« 25 juillet 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 71-72], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12031, page consultée le 24 janvier 2026.
25 juillet [1845], vendredi matin, 9 h. ½
Bonjour, mon Toto chéri, bonjour, mon cher petit taquin, bonjour, comment
va votre pauvre petit bras ? Je vous plains malgré votre méchanceté
noire et je désire de tout mon cœur que vous cessiez de souffrir.
Baisez-moi, cher petit scélérat. Je vous dirai, chemin faisant, que nous
n’êtes pas du tout vengé, que je n’ai pas la
moindre soif, et que vous ne pourrez pas vous dispenser d’avoir bientôt
un magnifique habit neuf. Tout ceci a lieu sans le moindre effort de ma
part. La fatalité se charge de tous ces événements, je n’ai pas à m’en mêler.
Seulement je la regarde faire et je [illis.]. Baisez-moi.
Je voudrais
bien vous voir, mon Toto, je voudrais savoir comment va ton cher petit
bras. À votre place, j’y aurais déjà mis du sparadrap. Je n’aurais pas
voulu attendre si longtemps avant de me soulager. Décidément, le papier
chimique est une révoltante mystification. J’ai hâte de voir la mère
Triger pour lui dire ce
que j’en pense. Mais tout cela, mon pauvre amour, ne te guérita pas et voilà l’ennui.
Je t’ai déjà offert mon eau-de-vie camphrée et ma force musculaire pour te frictionner. Je ne sais pas
ce qui t’empêche d’en user. C’estb un essai fort innocent qui, s’il ne fait pas de
bien, ne fait pas de mal. Quant à moi, toutes les nuits, je suis
réveillée par ma douleur d’épaule et de bras et puis cela se passe après
deux ou trois évolutions. Je voudrais bien qu’il en fût de même pour
toi. Au moins cela ne te gênerait pas pour écrire et ne te
préoccuperaitc pas dans le jour. Je te donne des consultations et des consolations qui
ressemblent fort à ton papier chimique. Le seul avantage qu’elles aient
sur lui, c’est que je ne les faisd pas payer aussi cher.
Jour, Toto, jour, mon cher petit
o, je vous pardonne et je vous aime. Je voudrais que vous me fassiez
bien plus enrager encore et que vous ne souffriez pas. Vous voyez que je
suis généreuse. Que cela vous serve de leçon à
l’avenir. Baisez-moi, mon pauvre ange. Si tu viens tantôt, comme je le
désire et comme je l’espère, il faudra que tu m’écrives une lettre pour
M. Pradier. Je voudrais
pour tout au monde rendre service à cette pauvre femme1, car elle est digne de tout intérêt et de toute pitié. Je
compte sur toi pour lui venir en aide. Tu es la providence des forts et
des faibles, des heureux et des malheureux. Tu es mon Victor saint et
vénéré que j’aime et que j’invoque à tous les instants de ma vie. Je
voudrais donner ma vie pour toi et pour tous ceux que tu aimes. Mon
Victor, quand je prononce ton nom, il me semble que cela fait jaillir
des étincelles à mes lèvres et je sens une flamme s’allumer dans mon
cœur. Tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir à quel point tu es aimé par
la pauvre femme qui te gribouille ces mots. Sois béni, mon Victor adoré,
dans tes chers enfants. Sois heureux, tu ne le seras jamais autant que
tu le mérites et que je t’aime.
Juliette
1 Selon Doublas Siler, Hugo écrit le jour même à Pradier. « Il s’agissait vraisemblablement d’obtenir une lettre de recommandation pour Eugénie Drouet, la cousine et filleule de Juliette. Pradier en écrira une en 1846. Eugénie ainsi que sa mère (la tante maternelle de Juliette) étaient brouillées avec Juliette depuis 1833. Elles avaient cherché à renouer avec elle dès 1843. (...( La réconciliation s’accomplit en 1846. » (Siler, t. III, p. 215)
a « guéris ».
b « cet ».
c « préocuperait ».
d « fait ».
« 25 juillet 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 73-74], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12031, page consultée le 24 janvier 2026.
25 juillet [1845], vendredi soir, 6 h. ½
Merci, mon bien adoré, merci pour ces pauvres gens, merci aussi pour moi
qui suis toujours heureuse et ravie d’avoir à admirer ta bonté
inépuisable envers tous ceux qui l’implorent. J’ai été bien heureuse du
couple d’heures que tu as passé auprès de moi. J’aurais voulu qu’elles
ne finissent jamais, mais mon vœu n’a pas été exaucé. Ce n’est pas la
première fois que je le fais et qu’on ne m’en tient pas compte.
Je
viens d’envoyer ta lettre à ces bonnes gens. Je serais bien contente si
cela pouvait leur réussir. Malheureusement, le Pradier est mou par nature et je
n’ose faire aucun fond sur son obligeance, je voulais dire sur sa reconnaissance, car il t’en doit, et beaucoup
s’il avait du cœur. Enfin tu as fait tout ce que tu as pu et cela d’une
manière charmante. Nous n’avons rien à nous reprocher. Peu de personnes
sans vanité pourraient se rendre cette justice en ce qui regarde
l’obligeance.
Mon cher petit Toto, vous continuez à n’être pas
vengé le moins du monde et à avoir très soif d’un habit neuf. Je vous
conseille de vous en passer l’envie au premier marchand de coco venu et au plus [illis.] pique-prune1 de la CAPITALE. L’un
et l’autre satisferont les besoins qui vous pressent. Moi je continuerai
à vous approuver de la voix et du geste comme il convient à une personne
raisonnable et impassible. Si vous voulez, même, je ferai mettre une
voie d’eau de plus dans ma fontaine. Je vous dis que vous êtes mon Toto
ravissant que j’aime et que j’adore. Si vous venez ce soir de bonne
heure, je vous promets d’être la plus heureuse des Juju. Mais, hélas !
si vous venez tard, je ne vous promets pas de n’en pas être la plus
grognon et la plus triste. Ce n’est pas de ma faute, c’est la CELLE à
mon cœur qui vous aime trop. Baisez-moi malgré votre soif ardente et
votre habit trop large.
Juliette
1 Pique-prune : Scarabée.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
