10 janvier 1845

« 10 janvier 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 35-36], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5117, page consultée le 24 janvier 2026.

La nécessité de me lever de bonne heure, mon Toto, fait que je préfère t’écrire en une seule fois mon griffouillis. Quand je serai rentrée dans mes foyers, je reprendrai mes anciennes habitudes. D’ici là, il faut que je fasse comme je pourrai et non comme je voudrai.
Cher adoré, je t’ai regardé en aller avec un serrement de cœur inexprimable cette nuit aussi. Maintenant que tes absences sont devenues de véritables séparations, je ne peux pas te voir partir sans un profond découragement, car je ne sais plus quand je te verrai. Je ne te dis pas tout pour ne pas te tourmenter mais je souffre, mon Victor bien aimé. Vraiment je ne te vois pas assez. Je t’ai donné toutes mes pensées, tout mon cœur et toute ma vie. Je ne me suis rien réservé des choses de ce monde et quand tu me manques, tout me manque. Encore si j’avais l’espoir que cela finira bientôt, j’aurais peut-être plus de force et plus de courage. Mais à ce travail en succédera un autre non moins absorbant, non moins impérieux et après celui-là, un autre et toujours comme cela. Je sais bien, mon sublime bien-aimé, que tu remplis la mission que Dieu t’a donnéea, mais il n’aurait pas dû me mettre au cœur un amour aussi ardent et aussi exclusif puisque tu n’avais pas le temps d’y répondre, ni même d’en profiter. À un homme comme toi, l’admiration du monde entier suffit, mais il n’a pas besoin de l’amour d’une pauvre femme comme moi. On ne donne pas de pain à celui qui a de la brioche. Aussi je suis si convaincue que mon amour est une superfluité inutile, sinon un ennui et un embarras pour toi, que je ne me sens pas le courage de vivre par moment et que je prie le bon Dieu de me reprendre cette vie pour la donner à un autre qui saura la mettre à profit. Pardon, mon cher ange, je ne voulais pas te dire toutes ces choses et malgré moi, je m’y sens entraînée sans pouvoir m’en empêcher. Je sens que tu as besoin de tranquillité. Je sens que je t’obsède et que je te pousse peut-être à me haïr, toi, si bon, toi, si généreux, toi, si indulgent et si noble. Je sens cela et la douleur que j’éprouve au cœur est si violente qu’il faut que je l’exhale pour ne pas en être étouffée. Je te demande pardon, mon Victor adoré, je baise tes pieds, je pleure, je suis folle mais je t’aime. Je t’aime, mon Dieu, je t’aime. Mon cœur saute dans ma poitrine en t’écrivant ce mot suprême : je t’aime.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « donné ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.

  • 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
  • 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
  • 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
  • AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
  • 13 avrilHugo nommé Pair de France.
  • 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
  • 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
  • 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.