« 7 novembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 201-202], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11444, page consultée le 24 janvier 2026.
7 novembre [1842], lundi matin, 10 h.
Bonjour mon Toto bien aimé et chéri. Bonjour mon cher amour adoré, comment vas-tu,
comment as-tu passé la nuit ? Il fait bien bien froid. Es-tu bien couvert dans ton
lit ? As-tu du feu dans ta chambre ? Tout cela est bien important pour les douleurs.
Je crains toujours que tu ne te laissesa avoir froid. Tu devrais faire faire du feu couvert par du
poussier1 de
charbon. De cette façon, il se conserverait toute la nuit et à température égale.
Enfin, mon pauvre adoré, tu devrais prendre toutes les précautions qui peuvent te
préserver du retour de ces vilaines douleurs.
Voilà un bien vilain temps et qui
doit faire bien du mal à mon pauvre père2. J’ai presque un remordsb de conscience d’avoir poussé cette
femme3 à une
explication, sans bons résultats dans aucun cas et qui peut être funeste pour le bon
vieillard. J’ai cru bien faire. Si je me suis trompée, j’en demande pardon à mon
pauvre père.
Mme Lanvin est venue elle-même chercher Claire pour ne pas faire perdre le temps à son mari. Elle va revenir
tout à l’heure déjeuner avec moi. Je vais me lever et m’apprêter comme à l’ordinaire.
Plus tôtc tu viendras me prendre,
mieux ça vaudra car je ne suis pas sans inquiétude sur cette explication. Je tremble
que cette femme n’abuse de la faiblesse de ce pauvre malade. Je suis vraiment bien
malheureuse d’avoir eu à me mêler de ça bien malgré moi. Quant à ce petit don de mon
père, tu as très bien trouvé l’emploi qu’il en fallait faire dans tous les cas et
je
suis très tranquille maintenant à ce sujet. Que mon pauvre père meure tranquille et
sans secousse douloureuse, si le bon Dieu lui a compté ses jours, voilà la prière
que
je fais pour lui du fond du cœur. Je t’aime, mon Victor. Tu es mon guide, mon ami,
mon
amour, ma vie, mon âme, mon tout. Sois heureux et béni. Je t’aime.
Juliette
1 Poussier : fines particules de carbone.
2 L’oncle de Juliette, René-Henry Drouet, est gravement malade et hospitalisé aux Invalides. Juliette, qui le chérit et l’appelle son père, a à cœur d’aller lui rendre visite régulièrement.
3 L’oncle de Juliette s’est mis en ménage avec une certaine dame Godefroy dès 1816, qui le soignera durant la fin de sa vie.
a « laisse ».
b « remord ».
c « plutôt ».
« 7 novembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 203-204], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11444, page consultée le 24 janvier 2026.
7 novembre [1842], lundi soir, 9 h. ½
Je viens de venir avec la Cocotte qui est
toujours une très ravissante petite bête ; je n’en suis pas jalouse, quoique vous
en
disiez, parce qu’elle a les mêmes tendresses pour moi que pour vous et que je suis
aussi avant que vous dans son bec et dans ses bonnes grâces.
Eulalie est encore restée un petit moment à
la maison. Il a encore été question de mon père et de sa femme, toujours dans les
mêmes termes. Combien je regrette, mon cher bien-aimé, d’avoir poussé à cette
explication qui ne devait aboutir qu’à mettre mon pauvre père hors de lui, qu’à lui
ôter une de ses dernières illusions, sans résultat et sans profit pour ceux que mon
père avaita vus. Je suis vraiment
très fâchée d’avoir contribué pour ma part à cette horrible crise d’aujourd’hui. Mais
d’un autre côté, comment pouvais-je l’éviter avec la part de responsabilité que mon
père m’avait donnée dans cette affaire ? J’ai dû faire ce que j’ai fait, mais ça n’en
est pas moins très pénible et je voudrais pour beaucoup n’avoir pas été mêlée à ce
hideux débat entre un mourant honnête et une vieille voleuse exubérante de santé et
de
mauvaise foi. Enfin, le bon Dieu l’a voulu. Justement te voici, mon pauvre amour.
Tant
mieux.
Mardi 8 novembre [1842], après-midi, 3 h. ½
Voici Eulalie qui te rapporte ton quatrième caleçonb. Jeudi, tu auras tes manches. Tu vois qu’elle ne tardera pas longtempsc à les faire. J’attends la mère Lanvin avec une inquiète impatience, tu devines pourquoi. Cette secousse a été si violente hier qu’elle n’a pu qu’augmenter le mal, ou le diminuer en supposant un de ces heureux hasards, malheureusement très rare et trop peu probable. Enfin, à la volonté de Dieu. Il y a si longtemps que le pauvre homme souffre qu’il y a presque de l’inhumanité à lui souhaiter la vie à ce prix-là.
Juliette
a « avaient ».
b « calçon ».
c « long temps ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
