« 9 février 1842 » [source : BNF, mss, NAF 16348, f. 131-132], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10714, page consultée le 23 janvier 2026.
9 février [1842], mercredi soir, 6 h. ½
Tu veux donc que je t’écrive, mon Toto, même quand j’ai le cœur navré et le
découragement dans l’âme. Je t’obéis. Mais si tu m’en croyais tu me permettrais de
supprimer ces gribouillis quotidiens qui n’ont jamais été bons à grand-chose, sinon
à
te donner la mesure de ma stupidité et à te fatiguer d’un amour absurde à force de
se
répéter et de se multiplier sans rime ni raison. Je sens bien que c’est par bonté
que
tu insistes, mais puisque cela ne peut pas me donner le change sur ce qui se passe
en
toi il est inutile pour tous les deux qui nous continuions ce petit enfantillage
amoureux dont aucun de nous ne sera la dupe. Il vaut mieux, mon ami, m’accoutumer
petit à petit à la catastrophe, peut-être plus prochaine que je ne le crains encore,
que de faire des efforts pour me laisser une illusion que nous n’avons plus ni l’un
ni
l’autre à l’heure qu’il est.
Voici un mercredi des cendres qui a jeté bien de la
poussière sur les neufa beaux mardis
rayonnants de notre amour. Dieu veuille qu’il ne les ait pas enterrésb tout à fait.
Cela ne m’empêche
pas de te rendre toute justice, mon ami. Tu es bon, de la bonté pleine de pitié et
d’indulgence du bon Dieu, mais tu n’as plus pour moi l’amour d’un homme pour une
femme. Ne dis pas le contraire puisque cela ne peut plus me tromper. Je ne t’en veux
pas mon Victor, pas plus qu’il ne faut m’en vouloir. Ce n’est pas plus ta faute que
la
mienne si tu ne m’aimes plus et si je t’aime encore. Tout cela, ce n’est pas notre
ouvrage mais celui du bon Dieu qui distribue toujours inégalement à chacun de nous
la
somme d’amour qu’il doit dépenser dans sa vie. Heureux celui ou celle à qui la petite
somme échoit, tant pis pour celui ou pour celle dont le cœur est inépuisable, voilà
tout. – Maintenant que je te dise, mon Toto bien-aimé, je ne te tourmenterai plus.
Je
tâcherai même d’être aimable, hélas ! Quelle femme est aimable lorsqu’elle n’est plus
aimée ? Enfin j’y ferai mon possible, et tous ces efforts, avec ta générosité
naturelle, parviendront à retarder de quelques jours peut-être le plus grand malheur
de toute ma vie.
Ne crains rien de moi, mon Victor, tu as reçu aujourd’hui les
derniers éclats de ma colère et de ma violence. On frappe et on tue même celui dont on se croit aiméec, mais on respecte et on épargne l’homme qui ne vous aime plus. Tu
vois mon Victor que tu n’as rien à craindre, mais je t’en prie permets-moi de ne plus
gribouiller tous les jours des choses sans esprit et sans objet. J’attends cela de
ta
bonté.
Juliette
a « neufs ».
b « enterré ».
c « aimé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
