« 12 janvier 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 43-44], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10605, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 12 janvier 1853, mercredi matin, 9 h.
Bonjour, mon bon petit homme, bonjour, bonne nouvelle et bon Charlot1 aujourd’hui, je l’espère. Mais
jusque-là tâche de venir me voir un peu car il n’est guère probable que tu en aurais
le temps ce soir si les nouvelles de France, le retour de Charles s’ajoutaient au
dînera chez Téléki. Aussi je te prie, mon bon petit homme, de
venir avant et après ton déjeuner si tu en as le temps, car ce seront peut-être les
seuls instants que tu pourras me donner aujourd’hui.
Je viens de voir le
boucher. Je me suis informée auprès de lui s’il allait exactement chez vous. Il m’a
répondu qu’il avait envoyé quelqu’un hier à sa place, n’ayant pas avec lui la viande
qui aurait pu vous convenir, qu’il allait y aller ce matin, mais que Madame ferait
bien de lui faire ses commandes d’avance pour être plus sûre de ne jamais manquer
et
d’être mieux servie. Je te transmets ce conseil pour que ta femme en profite si elle
le juge bon. Dans tout cela, je n’ai qu’une pensée, c’est de vous épargner le plus
d’ennuis possibles. C’est aussi une manière de t’aimer encore davantage et Dieu sait
si j’ai besoin de prétextes supplémentairesb pour y mettre
le trop-plein de mon cœur que je laisse déborder jusque sur ton absence pour n’en
pas
perdre une goutte.
Juliette.
1 Après avoir reconduit Anaïs Liévenne à Paris où ils sont arrivés le 5 janvier 1853, Charles est attendu à Jersey.
a « suplémentaires »
b « suplémentaires ».
« 12 janvier 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 45-46], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10605, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 12 janvier 1853, mercredi midi
Je ne sais rien de ce qui se passe à la mer, mon pauvre bien-aimé, mon propriétaire n’étant pas encore revenu chez lui ; mais je ne crois pas qu’il soit arrivé aucun bateau et qu’il y en ait de signalé. Il y a déjà eu plusieurs grosses bourrasquesa, depuis ce matin, mais tout est bien calme maintenant, ce qui fait espérer une bonne traversée pour ce soir. Pauvre adoré, tu sais pourquoi je m’occupe avec tant d’insistance des phénomènes météorologiques ? C’est que je sais ton Charlot1 en train de revenir et peut-être tout près d’arriver. Aussi, mon cœur va de toi à lui et de lui à toi, à travers toutes les brusques évolutions de la vague et des vents. Je donnerais tout au monde pour qu’il fûtb déjà auprès de vous et pour qu’il pûtc prendre ce soir sa part du pulchéroTéléki. Mais d’ici là, mon cher petit homme, tu serais bien gentil de venir me rabibocher de tous les sacrifices de bonheur que j’ai faits dans l’intérêt de tes devoirs et de ta tranquillité, dans ceux du pauvre petit Toto deuxième2. J’aurais besoin d’un peu de [illis.] pour me faire reprendre haleine et courage. Vois si tu ne peux pas m’en apporter un peu tantôt. En attendant je te baise à babord et à tribord. Et je t’attends à toutes voiles.
Juliette
1 Voir note 1.
2 François-Victor Hugo (1828-1873).
a « bourasques ».
b « fut ».
c « put ».
« 12 janvier 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 47-48], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10605, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 12 janvier 1853, mercredi soir, 10 h.
Cher petit bien aimé, ne te tourmente pas. Je sens à l’état de mon cœur qu’il n’y
a
rien d’inquiétant dans le retard du bateau poste. Je t’aime, je prie et j’espère.
Sois
donc tranquille, mon adoré bien aimé, et profitea sans remords du pauvre petit moment de distraction qui s’offre
à toi. Demain, probablement, vous aurez des nouvelles et peut être même le brave
Charlot1 en personne. D’ici là, tâche de consoler et d’éclairer
ton petit Toto2
le plus que tu pourras et pense un peu à moi qui ne vis que pour t’aimer.
J’étais bien en train de travailler ce soir mais mon défaut
de mémoire et l’incomplète manière de prendre mes premières notes font que je n’ai pas pu continuer à mon grand désappointement. Mais,
demain, je te prierai de fixer mon incertitude sur deux ou trois détails, après quoi
je reprendrai mes travaux pour ne plus les quitter
puisqu’ilsb ne doivent finir
qu’avec moi. Aussi, pour ne pas perdre mon inspiration, je
vous gribouille ce petit bonsoir que je voudrais pouvoir transformer pour vous en
bonne nuit, en doux rêve, et en heureux réveil. Pauvre bien aimé, quand je pense que
tu rentreras tard, mouillé peut-être, et que tu te coucheras dans des draps froids
et
humides, cela me rend malheureuse et je me reproche de ne pas avoir encore trouvé
le
moyen de te servir à ton insuc avec le
secours de Brahma3, Brahma
des croquignolesd et des rossignols. Décidément, je ne
suis qu’une bête doublée d’une voleuse, si j’en crois mon vertueux épicier. Mais cela
ne suffit pas pour faire mon bonheur même dans une île et pour te tenir les pieds
chauds et le ventre sec. Change, change-moi, Brahma, Brahma, pour que j’aille faire
du
feu à mon petit Toto et pour que je le borde dans son affreux lit dur ce soir.
Juliette
1 Charles Hugo (1826-1871) de retour de Paris où il a reconduit Anaïs Liévenne.
2 François-Victor Hugo (1828-1873).
3 Brahma : divinité hindoue représentée avec quatre faces et deux paires de bras ; son animal support est une oie.
a « profites ».
b « puisquils ».
c « insue ».
d « croquignolles ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
