« 29 octobre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 60-61], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9579, page consultée le 25 janvier 2026.
29 octobre [1835], jeudi matin, 10 h. ¾
Bonjour, mon bien-aimé, je ne sais que penser de ton indifférence envers moi car il
m’est bien démontré que ce n’est plus l’apparition de ton livre1 qui te retient loin de moi mais une raison tout aussi
impérieuse que celle-là : c’est que tu ne m’aimes plus autant que tu m’aimais il y
a
un an. Je m’en aperçoisa par mille
indices que tu ne prends pas la peine de me cacher. Aussi suis-je fort triste et fort
en peine de ce que je ferai de ma vie si ce malheur-là se confirme comme il n’en faut
guère douter.
Tu dois penser, mon cher enfant, que ces pensées ne sont pas très
efficaces pour mon mal de tête. Aussi suis-je tout à fait au même point qu’hier au
soir, c’est-à-dire que je souffre beaucoup. Je suis encore dans mon lit ne sachant
pas
si je me lèverai.
Je reviens malgré moi sur la pensée que tu m’aimes moins
qu’autrefois. Je cherche dans ma conduite depuis un an ce qui a pu te refroidir pour
moi. Je ne la trouve pas car depuis cette dernière année, jamais je ne t’ai donnéb, du moins d’une manière fondée, aucun
sujet de plainte contre moi. J’ai été ce que je devais être. Bonne, résignée,
confiante et par-dessus tout cela, je t’ai aimé de toutes les forces de mon âme, bien
plus que je n’avais jamais fait. Que te faut-il donc et à quoi attribuer ce
refroidissement visible que tu as pour moi ?
Je ne te tourmenterai pas longtemps
si j’acquiers la triste certitude que tu ne m’aimes plus ou que tu m’aimesc moins, ce qui m’est tout à fait
égal2.
Je te le répète, je ne te
tourmenterai pas longtemps.
J.
1 Le recueil Les Chants du crépuscule est paru le 27 octobre 1835.
2 Il faut comprendre par « ce qui m’est tout à fait égal » non pas que le désamour de Hugo lui serait indifférent, bien au contraire, mais que pour elle, aimer moins et ne plus aimer reviennent au même (comme le suggère la faute d’orthographe « m’aime » - « même »).
a « apperçois ».
b « donnée ».
c « que tu même ».
« 29 octobre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 62-63], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9579, page consultée le 25 janvier 2026.
29 octobre [1835], jeudi soir, 8 h.
Pardon, mon cher bien-aimé, pardon, mon noble ami, pardon. Pardon à genoux. J’ai été
deux fois coupable aujourd’hui envers toi et je l’ai été les deux fois par jalousie
et
parce que je croyais que tu ne m’aimais plus autant. Va, je souffrais bien dans ces
deux moments-là où je te soupçonnais. Mais à présent, je ne souffre plus que de mon
repentir. Je crois que tu m’aimes. J’ai foi en l’avenir. Je suis heureuse et si tu
étais auprès de moi dans ce moment-ci, je serais gaie. Mon Dieu que je t’aime ! Mon
Dieu que je suis jalouse ! Mon Dieu que je t’aime ! Voilà dans quel ordre ces deux
sentiments sont disposés dans mon cœur : l’amour d’abord, après la jalousie et
par-dessus encore l’amour. Il n’est pas étonnant que je sois de temps en temps injuste
et méchante envers toi mais toutes mes méchancetésa sont bien vite effacées et recouvertes par l’amour.
Il est absurde que je te parle encore de cette ignoble Grisi1 mais
c’est que ce soir encore elle m’a fait le plus affreux dîner qui se puisse trouver
dans toutes les gargotesb de Paris
y compris celles de la banlieue. De plus, cette fille paraît s’être donnéc pour tâche de me mettre en
colère. Mais je tiens bon.
À bientôt, mon ange, mon Victor, mon Toto. Je suis
très triminel mais je vous aime.
Juliette
1 Grisi est peut-être le surnom de cette gargotière, fondé sur le patronyme des artistes Carlotta, Ernesta, Giuletta et Giulia Grisi.
a « méchancetées ».
b « gargottes ».
c « s’être donnée ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
