« 26 décembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 301-302], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12293, page consultée le 25 janvier 2026.
26 décembre [1845], vendredi matin, 9 h. ½
Bonjour, mon petit homme chéri, bonjour, mon cher amour bien aimé,
bonjour, je t’aime. Je te désire dès le matin pour n’en pas perdre
l’habitude, ce qui ne t’empêchera pas de venir le plus tard possible.
Taisez-vous, vous savez bien que c’est vrai. Je suis bien sûre que si je
vous [priais ?] aujourd’hui de me faire sortir, vous n’en
trouveriez pas le temps. Cependant je serais bien sage, je ne vous
demanderais rien et je vous laisserais travailler absolument comme si
vous étiez seul. Mais je serais à votre bras, mais je respirerais, je
marcherais, je serais heureuse. Je ne vous le demanderai pas parce que
je ne veux pas vous obséder. J’aime mieux avoir mal à la tête.
Jour, Toto, jour, mon cher petit
o, Juju est bien malheureuse, Juju ne veut pasa grogner, suprême
effort, et Juju courtb grand risque d’étouffer d’une grognerie rentrée.
Mais en sa qualité de Bretonnebretonnante, elle ne le dira pas, dût-elle en
crever.
À propos, et ma copie ? Est-ce que vous ne m’en donnerez
pas un peu à faire aujourd’hui ? Est-ce que vous me laisserez encore
longtemps au régime de charbon, maladies et bains et autre littérature de
cuisine et de chaise percée ? En vérité, vous n’avez pas pitié de moi
pour deux liards. Si j’osais, je vous détesterais pour deux sous, mais
je ne peux pas. Quelque chose atroce que vous me fassiez, il faut que je
vous adore.
Juliette
a « ne veux pas ».
b « Juju courre ».
« 26 décembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 303-304], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12293, page consultée le 25 janvier 2026.
26 décembre [1845], vendredi soir, 4 h. ¼
Très certainement, mon cher petit homme, je vous reprendrai mon
talisman. Il n’est pas juste que je passe à l’état glabre, griffagne et Bauldourien, tandis que vous restez
le plus lisse, le plus jeune et le plus fringanta des Pécopin1. C’est un abus que je ne
peux pas tolérer plus longtemps. J’y perds trop. En attendant, je vous
fais mon compliment, il est impossible de pousser plus loin l’art d’être
jeune, beau et charmant. C’est affaire à vous et, n’était le besoin que
j’ai de vous assortir à ma vieillerie, je trouverais que rien n’est plus
juste et plus ravissant que d’avoir la beauté et la jeunesse quand on a
comme vous la bonté et le génie. En d’autres termes, je suis jalouse de
ton invincible beauté, mais cependant j’avoue qu’elle t’est due et
qu’elle fait très bien d’y rester, dussé-jeb en paraître encore
plus surannée et plus décrépite.
Cher petit homme, je vous ai
demandé à sortir pour l’acquit de ma conscience, car je sais très bien
que vous travaillez et que d’ailleurs il fait trop vilain pour se
promener. Seulement je vous renouvelle la mémoire dans le cas où, par
impossible, il ferait beau demain et où vous auriez un moment à me
sacrifier, que j’ai bien besoin de marcher, de voir
les boutiquesc et surtout et bien par-dessus tout de m’accrocher à
votre cher petit bras le plus longtemps possible. Baisez-moi et venez
vite, je vous attends et je vous désire.
Juliette
1 La Légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour est un conte écrit par Victor Hugo, correspondant à la lettre XXI du Rhin (1842). Dans ce conte, Pécopin voyage de par le monde. Au cours de ce voyage, il se fait offrir un talisman par la sultane favorite de Bagdad qui le protège de la vieillesse et qui peut le sauver de la mort. Pendant que Pécopin voyage et reste jeune, Bauldour l’attend au château et vieillit. Lorsqu’il revient, après cent cinq ans et un jour, il retrouve sa bien-aimée Bauldour âgée de cent vingt ans et un jour.
a « fringuant ».
b « dussai-je ».
c « voir les boutiques » est souligné cinq fois.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
