« 20 décembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 277-278], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12287, page consultée le 23 janvier 2026.
20 décembre [1845], samedi, 11 h.
Bonjour, mon petit bien-aimé, bonjour, mon adoré bien-aimé, bonjour, je t’aime. Je pense à toi, je m’occupe de toi dans la personne de ma hideuse lampe qu’on vient de me rapporter. Si elle ne va pas cette fois, le marchand renonce à l’arranger, car lui-même ne sait plus ce qu’il y aurait à y faire. Me voici donc encore une fois aux prises avec cette effroyable lampe. Dieu veuille qu’elle ne nous éclate pas sous le nez comme un vieux mousquet. Avec tout cela, je suis en retard et je veux pourtant que ta tisanea soit faite dans le cas où tu viendrais tout à l’heure. Je vous ai [refairé ?] votre verjus1, nous verrons si vous le reconnaîtrez. Je l’ai pourtant bien déguisé, car je tiens à vous [faire] ingurgiterb ce délicieux fruit malgré votre gourmandise et pour vous apprendre à ne pas être difficile. Vous pourrez ajouter ce détail à toutes les mortifications de M. l’évêque de D.2 Sur ce, baisez-moi, mon Victor, et aimez-moi. Je pue comme un rat mort pour avoir nettoyéc cette lampe infecte. Pouah ! quelle affreuse invention. Celui qui l’a trouvée mériterait d’être pendu. Je vais me laver bien vite, car je ne voudrais pas que vous me sentiez dans ce moment-ci.
Juliette
1 Jus acide des raisins verts.
2 Juliette évoque l’évêque de Digne des Misérables.
a « ta tisanne ».
b « ingurgitter ».
c « nétoyé ».
« 20 décembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 279-280], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12287, page consultée le 23 janvier 2026.
20 décembre [1845], samedi soir, 6 h. ½
Parti déjà, mon bien-aimé, sans que j’aie pu à peine t’embrasser. Ne t’étonne donc pas alors de me voir si souvent morose et triste puisque enfina je ne peux pas être gaie et heureuse sans toi. Je ne suis pas assez supérieure pour que la tristesse de mon cœur ne dégénère pas souvent en brusquerie et en mauvaise humeur. Il n’y a peut-être que toi au monde qui conserve la douceurb inaltérable, la gaieté charmante, l’égalité de caractère de tous les instants malgré tous les ennuis de la vie. Je t’envie, je t’admire sans pouvoir t’imiter. Si j’osais même, je serais très méchante et très amère dans ce moment-ci. Pauvre adoré, mon Victor chéri, mon doux aimé, je t’aime au-delà de tous les mots et de tous les superlatifs possibles. Je t’aime jusqu’à la férocité, jusqu’à la folie. Si je pouvais, je te dévorerais pour être bien sûre que tu es tout à moi et tout en moi, au risque de t’attraperc fort, car tu aimes bien à te laisser admirer et adorer par la foule. Pauvre ange, c’est tout simple. On est pas le plus beau, le plus charmant et le plus ravissant des hommes rien que pour une vieille Juju de rien du tout. Il faut qu’il y en ait un peu pour tout le monde, ce qui est cause qu’il n’en reste plus du tout pour moi. Quand je te dis que je t’aime à la folie, je n’exagère pas, cette lettre en est la preuve, car elle n’a pas le sens commun, quoique et parce que elle est toute pleine d’amour. Je baise tes mains, tes pieds et le reste.
a « puisqu’enfin ».
b « la doucer ».
c « attrapper ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
