« 28 novembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 187-188], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12265, page consultée le 24 janvier 2026.
28 novembre [1845], vendredi matin, 9 h. ½
Bonjour, mon Toto chéri, bonjour, mon cher petit homme adoré, bonjour, mon cher amour, comment m’aimez-vous ce matin ? Moi je vous aime, je vous aime, je vous aime et encore bien plus que ça, je vous adore. Cela ne m’empêche pas, comme Dagobert, d’avoir mis mon papier à l’enversa. C’est peut-être un CADEAU ? C’est peut-être un COROMANDEL1 éblouissant qui chemine à l’horizon et qui m’est destiné ? Voime, voime, prends garde de le perdre, ma pauvre Chichi2 et déménage ton armoire bien vite pour le donner à Monsieur Toto. Taisez-vous, vilain filou, vous ne savez que me prendre tous mes coromandels et autres guipures. Vous êtes un scélérat fieffé. Baisez-moi au moins pour la peine et ne me laissez pas me morfondre à vous attendre depuis un bout de l’année jusqu’à l’autre. Encore si vous me lisiez vos belles choses, il y aurait compensation, mais tous ces privilèges ne sont plus pour moi. Vous me traitez comme une étrangère stupide. Je ne ris plus maintenant, mon Victor adoré, parce que je sens vraiment la froideur et l’indifférence avec laquelle tu me traites et que je sais ne pas mériter. Si jamais tu reviens à m’aimer comme autrefois, tu seras bien fâché et bien honteux de ta conduite envers moi à présent.
1 Dans sa lettre du samedi 4 octobre au matin, Juliette évoque une commode en laque de coromandel (laques originaires de chine exportées en Europe durant la seconde moitié du XVIIe et au XVIIIe siècles, et alors très en vogue). Apparemment, Juliette et Victor s’en disputent la possession. Victor Hugo apprécie particulièrement ces meubles.
2 Déformation de Juju par imitation de l’accent allemand.
a Habituellement, la lettre de Juliette se présente comme un livret. Ici, les deux premières pages sont côte à côte, tout comme les deux dernières.
« 28 novembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 189-190], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12265, page consultée le 24 janvier 2026.
28 novembre [1845], vendredi soir, 5 h. ½
Je viens d’avoir la visite de Mme Guérard, mon Toto, et, comme c’est pour la troisième fois qu’elle vient sans que je lui donne rien, j’ai pris 10 francs dans le sac pour les lui donner. Du reste, elle te .......a te voilà !
7 h. ½
J’espère que le temps me donne de la tablature1, comme
aurait dit certain gendarme célèbre2, vraiment il y a de quoi y gagner le paradis.
Pauvre adoré, avec tout cela, tu peux te fatiguer outre mesure et je ne
sais plus où en est ma gorge. J’espère encore, car il faut toujours
espérer, que cet animal de lampiste a trouvé le vrai remède et qu’elle
ne filera plus. Et puis comme c’est spirituel tout ce que je te dis là.
Non seulement tu es asphyxiéb par cette abominable lampe chez moi, mais tu l’es
encore chez toi par mes ragots et mes doléances, ce qui ne laisse pas
que d’être charmant. Mon Toto chéri, laissons là mes infortunes
domestiques qui ne seront jamais très drôles, quoi que je fasse.
Quand me donneras-tu à copier ? J’ai bien faim et bien soif de votre
chère petite écriture, mon Toto, et je crois même que je suis capable de
tout pour en arriver à en grignoterc un petit bout. Dépêchez-vous donc de m’en
donner si vous ne voulez pas que j’en vole3. En attendant, je vous
baise bien fort à travers votre cher petit museau graissé.
Juliette
1 « Donner de la tablature à quelqu’un : lui donner de l’embarras, de la peine, de l’ennui » (Larousse).
2 À élucider.
3 Victor Hugo débute la rédaction d’un nouveau roman, Les Misères, qui deviendra Les Misérables, le 17 novembre 1845. Juliette le sait-elle ? Est-ce les premières pages du roman qu’elle demande à copier ?
a Sept points interrompent la rédaction de la lettre.
b « tu es asphixié ».
c « grignotter ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
