« 17 novembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 161-162], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12257, page consultée le 25 janvier 2026.
17 novembre [1845], lundi matin, 8 h. ¾
Tu as raison, mon Victor, de me gronder ; tu as raison de tenir à ces
informes gribouillis dans lesquelsa cependant je mets tout mon cœur et toute mon
âme. Mais je t’assure que, à part une mauvaise distribution du temps, ça
n’a pas été la faute de mon amour si je ne t’ai pas écrit hier de la
journée. Aujourd’hui je t’écris en me levant, ce que je devrais toujours
faire si ma chambre n’était pas si humide et si froide. Depuis le
commencement de l’hiver, je t’écris dans la salle à manger, soit avant,
soit après le déjeuner parce qu’il y fait plus clair et qu’on me donne
du feu. Mais ce matin je tiens trop à rattraperb le temps perdu et
je t’écris au saut du lit.
Mon Victor bien aimé, mon doux, mon
ravissant Toto, je ne t’ai jamais plus aimé qu’à présent. Jamais
d’ailleurs tu n’as été plus beau, plus jeune, plus charmant et plus
ineffablement bon que maintenant. Je t’aime plus que tous les cœurs
remplis d’amour ne pourraient le faire à la fois en t’aimant. Seulement
je suis triste souvent parce que je vois que tes affaires, tes
occupations et tes relations du monde s’étendent chaque jour davantage
et que je te vois un peu moins de jour en jour. J’entrevois avec effroi
le moment où tu ne pourras plus venir du tout, car je sens qu’il me sera
impossible de le supporter. Quelles que soientc les raisons
qui t’y forceront, je sens que jamais je ne me résignerai à être un jour
sans te voir. Vois-tu, mon Victor chéri, jamais je ne pourrai accepter
de n’être pas le premier besoin et la première affaire de ta vie, moi
dont tu es le seul besoin et le seul souci. C’est peut-être très
exigeant et très impossible ce que je désire, mais je ne pourrais pas
vouloir moins, quand même je le voudrais. Aussi tu me vois remarquer
avec tristesse et quelquefois avec amertume, cette décroissance
progressive, mon Victor adoré. Si je me trompe, si tu m’aimes toujours
autant qu’autrefois, je suis une pauvre folle de m’inquiéter comme je le
fais. Mais si je ne me trompe pas, je suis la plus malheureuse des
femmes. Je t’aime, je ne trouve rien en moi après ce mot-là : je t’aime. C’est le commencement et la fin de
toutes mes pensées. Je voudrais n’être plus qu’une âme pour ne faire que
t’aimer sans y mêler les choses insipides de la vie. Il y a des moments
où cela me tente si fort que je suis prête à jeter là ma défroque
humaine qui n’a plus rien d’attrayant pour toi. J’en suis empêchée par
je ne sais quelles bêtes de scrupules que je [ne]
comprends même pas du tout. Enfin, mon adoré, que je vive ou que je
meure, ce ne sera toujours que pour t’aimer.
Juliette
a « lesquelles ».
b « rattrapper ».
c « quelques soient ».
« 17 novembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 163-164], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12257, page consultée le 25 janvier 2026.
17 novembre [1845], lundi soir, 7 h. ½
Eh bien ! je suis heureuse, je te vois, je sais que tu es là, je te
touche, je te regarde, je te respire, cela me suffit et je suis la plus
heureuse des femmes. Pourquoi ne viens-tu pas travailler ainsi tous les
jours, mon adoré ? Tu vois que cela se peut. Même si je t’attendais,
tout serait prêt pour te recevoir et pour que tu ne sois pas dérangé par
aucun bruit ou par aucune allée et venue. Tu ne sais pas quelle joie
ineffable c’est pour moi que de te posséder. J’ai beau ne pas te parler,
c’est égal. Tu es là, je suis heureuse. Il y a bien longtemps que ce
bonheur ne m’était arrivé. Aussi je m’en suis régalée sans que tu t’en
aperçoivesa.
Jour, Toto, jour, mon cher petit
o, je vous aime. Il faudra que vous me meniez ou que vous me
laissiez aller choisir le dessin de ma robe. La mère Sauvageot m’a donné l’adresse d’une
dame Cauchot qui demeure rue
Neuve Vivienne n° 22 ou 24 et qui prend meilleur marché que Génevoy, à ce qu’elle dit, avec
des dessins plus choisis et plus variés que les siens. La chose vaut la
peine d’être vérifiée et si tu veux me conduire chez la susdite, tu me
feras bien plaisir, mais il faudrait que ce soit cette semaine. Je suis
très pressée de jouir de ma robe et d’ailleurs la saison n’attend
pas.
Cher petit homme, il faut que je compte bien sur ton
inépuisable patience pour te parler de mes chiffons dans un moment où tu
travailles tant. Si je pouvais reprendre tout ce que je viens de
gribouiller depuis deux minutes, tu ne lirais pas ces fadaises ce soir.
Mets que je ne les ai pas écrites et lis à la place que tu es mon Victor
toujours plus charmant et toujours plus aimé. Je te supplie de te
coucher de bonne heure cette nuit. Je ne veux pas que tu travailles
quand tu m’auras quittée. Ta journée aura été assez bien remplie et tu
auras bien gagné le droit de te reposer. J’ai honte de dormir quand tu
veilles. Cher adoré, quelle vie inutile que la mienne ! Je le sens plus
que je ne peux te le dire. Si je pouvais apprendre un état, je le ferais
pour n’avoir plus à rougir de mon inutilité. Tu ne me crois peut-être
pas et pourtant je te dis bien la vérité. Quand je te vois travailler
tous les jours comme tu le fais, mon inaction me pèse et me fait
horreur. Encore si tu me donnais quelque chose à faire qui pût t’aider
en quoi que ce soit. Mais non, je suis si bête et si ignorante que je ne
suis bonne à rien qu’à t’aimer comme un pauvre chien.
Juliette
a « tu t’en aperçoive ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
