« 29 septembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 328-329], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12210, page consultée le 24 janvier 2026.
29 septembre [1845], lundi matin, 7 h. ¾a
Bonjour, mon aimé, bonjour, mon adoré petit Toto, comment vas-tu ? As-tu
plus dormi que la nuit dernière ? Je ne sais pas comment tu peux faire
pour te porter aussi bien en ne prenant pas plus de repos que tu n’en
prends. C’est une grâce d’état que le bon Dieu t’accorde presque
toujours mais dont tu ne devrais pas abuser. Quant à moi qui ne fais
rien et qui dors autant que je peux, je suis très patraque et très
grimaude. Et puis je m’aperçois que j’ai fait
une bêtise en prenant mon papier à l’envers. Je n’en fais jamais
d’autre.
Je ne t’ai pas écrit hier au soir parce que j’avais la
tête très malade. Dans la journée tu m’as vue aux prises avec ma fameuse
encoignure, ce qui m’a occupée toute la journée sans avoir à peine le
temps de me débarbouiller. Claire est revenue assez tard de chez ces messieurs1. Rien n’a été
décidé au sujet de la demande de faveur qu’elle doit faire. Le résultat
de la visite d’hier a été une grosse faute de participe qu’elle avait
fait invariable là où tout indiquait qu’il
devait être variable, plus une faute dans la
rédaction. Du reste, elle a fait un travail de calcul dont elle ignore
le résultat, ces messieurs ayant été obligés de s’en aller chacun de
leur côté à des rendez-vous d’affaires. Il paraît que la faute
d’orthographe seraitb
une faute d’attention, à ce qu’elle dit, ce
qui n’en est que plus choquant à l’âge qu’elle a. Du reste, je crois que
tu as tort, si l’excès de bonté peut être un tort, de surexciter son amour-propre dont elle a déjà une dose
fort suffisante, je t’assure. Il faut l’encourager sans la flatter. Sois
un peu moins homme du monde et un peu plus paternel pour elle, tu lui
rendras un vrai service ainsi qu’à moi. Je te dis cela, mon Victor
adoré, sans la moindre amertume et en vue seulement de l’intérêt
véritable que tu portes à ma fille. Je crois que tu te trompes sur le
moyen de le lui rendre utile. Peut-être me trompé-jec, mais je ne le
crois pas. Ce qu’il y a de sûr, c’est que je suis on ne peut pas plus
touchéed de tes
bonnes intentions envers elle et que cela me ferait t’aimer davantage si
c’était possible. Tu es mon Victor adoré.
Juliette
1 Claire prépare l’examen d’institutrice. Elle va régulièrement chez ses répétiteurs, MM. Dumouchel et de Varin.
a Les quatre feuillets de la lettre sont numérotés de 1 à 4 en haut de chaque page.
b « serai ».
c « me trompais-je ».
d « toucher ».
« 29 septembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 330-331], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12210, page consultée le 24 janvier 2026.
29 septembre [1845], lundi matin, 11 h.
Je n’ai pas oublié que je me dois deux jours de gribouillis. Aussi je
prends ma revanche ce matin comme tu ne le verras que trop quand tu
seras obligé de les lire. Obligé ? Tu n’es
pas du tout obligé de les lire mais tu m’obligeras beaucoup de ne pas
même les regarder. Ce que j’en fais, c’est pour ma propre satisfaction,
pour mon plaisir personnel, pour mon bonheur particulier, tout en
reconnaissant que cela doit être parfaitement ennuyeux pour toi.
Ne pouvant pas baiser ton cher petit museau rose, je barbouille de noir
mon pauvre papier blanc qui n’en peut mais et je tâche de me faire
prendre patience en griffouillant dans la journée tout ce qui me passe
par la tête.
Cher bien-aimé, cher Toto, mon petit homme chéri, mon
Victor, je t’aime. Je vivrais des millions d’annéesa que je
n’oublierai jamais notre visite à la petite maison des Metz1. Il n’y a pas de
mots pour exprimer ce que j’ai ressenti en revoyant cette petite maison
d’amour et de bonheur. C’est un miracle de l’avoir retrouvée au bout de
dix ans juste dans le même état que nous l’avions quittée. Le bon Dieu
s’est chargé de mettre les scellés sur tous les trésors d’amour que nous
avions enfouis là. Il savait bien, lui, que c’était le plus pur de mon
cœur, les plus beaux jours de ma vie que je laissais dans cette petite
maison si étroite et si cachée. Aussi les a-t-il conservés avec soin
jusqu’au moment où nous devions aller les reprendre. Hélas ! nous
n’avons pas pu tout emporter. Il aurait fallu pour cela emporter depuis
la première pierre de la maison jusqu’au cher petit brin d’herbe du
jardin, et encore en resterait-il. Le bon Dieu ne prodigue pas ses
miracles, malheureusement. Aussi est-il à craindre que nous ne la
retrouvions profanée lorsque nous y reviendrons. C’est égal. C’est une
bien douce et bien ravissante surprise que celle que j’ai éprouvéeb le 27 septembre 1845, malgré le VENDREDI2. De ce moment-là, je renonce à mes préventions
contre cet infortuné jour et je le reconnais pour un des jours les plus
heureux de la semaine. Je ne peux pas faire moins pour lui prouver ma
reconnaissance en échange du bonheur qu’il m’a donné, n’est-ce pas, mon
adoré petit Toto ? Baise-moi, je t’aime.
Juliette
1 Le 26 septembre, Victor Hugo et Juliette Drouet se sont rendus dans la vallée de la Bièvre pour revoir la maison des Metz où Juliette séjourna en 1834 et 1835.
2 Juliette se trompe dans la date de leur pélerinage aux Metz. C’est le vendredi 26 septembre qu’ils s’y sont rendus. Elle souligne malgré tout la superstition qu’elle a du vendredi.
a « millions d’année ».
b « j’ai éprouvé ».
« 29 septembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 332-333], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12210, page consultée le 24 janvier 2026.
29 septembre [1845], lundi soir, 6 h. ¼
C’est une bien grande joie, mon Victor chéri, de t’avoir à dîner ce soir.
Je n’y comptais pas. Aussi ai-je été bien contente quand tu m’as annoncé
cette bonne nouvelle tantôt. Je regrette seulement d’être si grimaude et
si malingre ce soir. Ce n’est pas de ma faute et je ferai bien tout ce
que je pourrai pour que tu ne t’en aperçoivesa pas trop. Je
ne veux pas qu’il soit dit que tu es venu passer une heure auprès de moi
et que j’ai senti autre chose que le bonheur de te voir.
J’ai
oublié de te dire que ma Clairette avait bien regretté de ne t’avoir pas vu hier
et qu’elle m’a chargée ce matin de bien t’embrasser et de bien te
remercier pour tout le bonheur que tu lui as donné dans ses vacances.
Elle est bien gentille, c’est dommage seulement qu’elle ne puisse pas
prendre sur elle de faire attention à ce qu’elle fait. Je tremble
qu’elle n’échoue encore une fois1 et vraiment ce serait une
honte et une calamité. Je te supplie de ne pas lui prodiguer trop
d’éloges parce qu’elle les prend pour argent comptant et qu’elle se
néglige tout de suite. J’en ai eu la preuve encore hier. Plus tard,
quand tous ses examens seront passés, cela n’aura pas
d’inconvénientb, mais à présent j’en vois quelques-uns.
N’est-ce pas que je suis une vieille grognon ? Je ne dis pas non et je
m’en fais zonneur zé gloire. C’est bien le moins que je grogne à mon
aise. Avec tout cela vous allez avoir un beau couvre-piedsc bien ouatéd pour tenir bien chaud à
vos chers petits pieds. Et puis si vous n’êtes pas sage et si vous
m’êtes infidèle même en rêves, il se chargera de vous les tirer bien
fort, ces mêmes pieds, et de vous les pincer jusqu’au sang. Aussi
méfiez-vous. Il faudra que tu regardes ce soir les coupons de la mère
Ledon afin de voir s’il y
en a qui te plaisent. Quant à moi, je suis pauvre comme Job et je ne
peux rien m’acheter. Cependant j’ai demandé avoir de la guipure qu’on
dit merveilleuse et pas chère{« pas cher »}. Si on la donne pour deux
sous, je l’achèterai.
Cher bien-aimé, sois tranquille, je ne ferai
pas de folies. Je sais trop que nous ne le pouvons pas. Tu viens encore
de m’acheter cette charmante encoignure. C’est plus que tu ne peux et
surtout plus que je ne vaux. Je me rends cette justice à moi-même. Mon
bien-aimé, mon Victor, mon cher petit homme, je t’aime. Il n’y a pas un
battement de mon cœur qui ne soit pour toi. Il n’y a pas une pensée qui
ne t’aite pour
objet. Je t’aime, je te glorifie, je t’adore, tu es mon Victor bénif que je baise
de toutes mes forces.
Juliette
1 Claire prépare l’examen d’institutrice. Après un échec le 12 juin 1845, elle attend alors une nouvelle convocation. Elle passera de nouveau l’examen en février et mars 1846, sans succès.
a « tu t’en aperçoive ».
b « pas d’inconvénients ».
c « couvre-pied ».
d « ouatté ».
e « qui ne t’ai ».
f « mon Victor bénis ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
