« 29 mai 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 235-236], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12089, page consultée le 24 janvier 2026.
29 mai [1845], jeudi matin, 9 h.
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour, vous. J’ai bien envie de bouder.
C’était bien la peine de venir chercher votre clef et mon parapluie hier
au soir puisque vous ne vouliez pas revenir ? Si je pouvais être
furieuse contre vous, je le serais de tout mon cœur, mais j’ai beau
faire, je ne parviens qu’à vous aimer davantage, ce qui est fort ennuyeux. Je ne sais pas pourquoi vous m’avez
fait une scène hier au soir pour m’être
couchée à neuf heures ? Je ne vois pas l’inconvénient qu’il y a à lire
les journaux dans mon lit chaudement à la place de les lire debout dans
une chambre froide ? Vous auriez dû m’en donner l’explication, cela
m’aurait donné le temps de vous voir un peu plus longtemps, ce dont je
n’aurais pas été horriblement fâchée, même au prix de coups et d’injures
GRAVES. Baisez-moi, vilain Toto, AVARE Toto qui ne me donnez le bonheur
de vous voir qu’à regret et si peu à la fois que je n’en ai pas même
pour remplir ma dent creuse. Taisez-vous. Vous savez bien que c’est
vrai.
Aujourd’hui ce sera sans doute l’Académie qui vous empêchera
de venir me voir ? Comme si l’Académie pouvait empêcher un homme qui
aime de venir embrasser une femme qui l’adore ? Tout cela n’est pas très
drôle ni très récréatif et encore moins heureux. Mais il faut vouloir ce
qu’on ne peut empêcher puisque de ne pas vouloir, c’est la même chose.
Taisez-vous.
Juliette
« 29 mai 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 237-238], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12089, page consultée le 24 janvier 2026.
29 mai [1845], jeudi soir, 4 h. ¾
C’est pour me dédommager de ne pas t’avoir vu de la soirée d’hier, car
je n’appelle pas vous avoir vu l’apparition intéressée (il s’agissait de
m’emprunter mon parapluie) que vous avez faite
hier, en ne venant pas de toute la journée aujourd’hui. C’est fort
spirituel, vraiment. Mais je vous préviens que vous
m’ennuyez beaucoup si vous vous trouvez drôle. Je suis furieuse
et je crois que je vous détesteraisa avec volupté si je le pouvais.
On
m’a apporté tout à l’heure, une belle dame en cabriolet Milordb1, une lettre de Claire qui en contenait une de son père2. C’est au sujet de l’examinateur M. Barrière. Malheureusement, il l’a
recommandée sous le nom de Drouët, ce qui ne
servira à rien du tout. J’ai envie d’écrire à la mère Lanvin pour qu’elle lui dise de
réparer cette bévue. On le peut jusqu’au dernier moment et il vaut mieux
avoir deux examinateurs dans sa manche qu’un seul. Du reste, je ne sais
pas quelle est la personne qui a remis la lettre chez mon portier.
J’étais dans ma chambre et je l’ai vue de loin, mais sans la
reconnaître.
Jour, mon Toto, Juju est bien
fâchée. Juju bisque, Juju rage, Juju a un nez de carton, Juju est très
mystifiée, Juju n’est pas heureuse du tout. Cela vous est bien égal à ce
qu’il paraît puisque vous ne venez pas. Oh ! si je pouvais ne plus vous
aimer. Oui, mais c’est que je vous aime de pire en pire. Voilà le
malheur.
Juliette
1 « Voiture hippomobile à quatre roues, avec à l’avant un siège surélevé pour le conducteur et à l’arrière un siège à deux places protégé par une capote qu’on peut lever ou baisser. » (TLF).
2 Voici la lettre de Claire : « (Saint-Mandé, 29 mai 1845) / Ma mère bien aimée, / j’ai reçu hier, en même temps que ta lettre, un mot de mon père et ce m’a été un grand bonheur que pour la première fois deux lettres de mon père et de ma mère tant aimés m’arrivassent ensemble. Il a écrit à M. Barrière mais comme il ne l’a pas fait en me désignant sous mon vrai nom, cette recommandation est perdue puisque je ne verrai pas ce monsieur et qu’ainsi il ne [me] connaîtra pas. Je n’ai vu encore personne et je n’ai toujours pas de lettre, ce qui fait croire que ce ne sera que pour jeudi prochain. Si tu voyais, ma mère chérie, quelque remède à la distraction de mon père, voudrais-tu avoir la bonté de le lui faire dire par Mme Lanvin. […] / Ma petite Charlotte trouve le temps bien long de ne te pas voir. Elle t’embrasse bien fort. Mes compliments respectueux au bien bon Monsieur Toto. J’ai prié le bon Dieu pour son beau-père. […] ». La lettre de James Pradier à sa fille n’a pas été retrouvée. En revanche, la lettre de Juliette Drouet à sa fille est la suivante : « Travaille, mon enfant chéri, ne t’inquiète pas, Dieu te tiendra compte de l’année laborieuse que tu viens de passer par le succès, je l’espère. En attendant, mon enfant béni, sois pleine de courage et de confiance. Je t’embrasse comme je t’aime ainsi que ma chère petite Charlotte. / Ta mère, J. Droüet. / 28 mai 45. Mercredi. / Fais tous mes compliments à la toute bonne Mme Marre. M. Foucher père a été enterré ce matin. Tu ne me dis pas si M. Dumouchel est allé à la pension ? » (B.P.U. Ms. fr. 1312) (Siler, t. III, p. 197).
a « je vous détesterait ».
b « cabriolet Mylord ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
