« 22 mai 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 205-206], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12082, page consultée le 25 janvier 2026.
22 mai [1845], jeudi matin, 8 h. ¾
Bonjour, mon Victor adoré, bonjour, mon bonheur ..... absent. Bonjour, ma vie, bonjour. Tu n’es pas
venu cette nuit. Tu as cru que ta chère petite lettre pouvait te
remplacer. Tu as eu tort et raison. Tu as eu tort et raison. Tu as eu
tort parce que rien ne peut remplacer et égaler le bonheur de te voir.
Raison, parce que ton adorable lettre m’a ôtéa toute amertume et
toute âcreté dans ma tristesse. Je l’ai tenue sur mon cœur toute la nuit
et chaque fois que je me réveillais pour regarder l’heure à la pendule,
je la baisais avec amour.
Ma fille est venue hier. Quand tu as été
parti, j’ai reçu une lettre d’elle qu’elle a interrompue au milieu pour
aller demander à Mme Marre de la laisser sortir le soir,
ce à quoi elle a consentib avec bonté. Aussi, la lettre commencée
tristement a été achevée bien joyeusement. Eulalie est allée la chercher et l’a
conduite chez son père qui a promis d’écrire à M. Barrière1, un des
plus anciens et des plus influents examinateurs. Nous verrons s’il
tiendra parole. Elle doit y retourner samedi et lui en parler encore.
Charlotte m’a écrit une
charmante petite lettre. Cette petite fille vaut mieux que je ne
croyais, décidément et heureusement.
Cher adoré bien-aimé, ce
n’était pas un piège que je tendais à ta mémoire en gardant le plus
absolu silence sur ma fête. Mais je craignais que tu ne te crussesc obligé à quelque
dépense impossible dans ce moment-ci. C’était pour t’épargner une
tentation et un regret. Aussi ai-je été bien heureuse, bien heureuse
bien absolument heureuse en voyant que tu y avais pensé malgré toutes
les occupations graves et importantes qui te serrent de toute part.
Merci, mon Victor adoré, merci, tu m’as donné le plus doux et le plus
beau bouquet que je pouvais désirer et fait la plus ravissante surprise
du monde. Je t’en remercie du fond du cœur.
Juliette
1 Claire se rendra chez son père, James Pradier, le samedi 24, et, comme promis, il écrira à M Barrière.
a « m’a ôtée ».
b « elle a consentit ».
c « tu ne crusse ».
« 22 mai 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 207-208], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12082, page consultée le 25 janvier 2026.
22 mai [1845], jeudi matin, 9 h. ¼
Mon Victor adoré, je te prie de me pardonner la lettre triste que je t’ai
écrite hier dans le premier moment. Tu sais comme je suis sincèrement
impressionnable et tu ne prendras pas pour de l’exagération et de la
manière le chagrin que j’ai ressenti en apprenant le nouveau malheur de
ma pauvre sœur1. Ce genre de douleur retentit dans
le cœur de toutes les mèresa comme un écho et leur fait, pour un moment, la
cruelle illusion d’une douleur personnelle. C’est dans ce moment-là que
je t’ai écrit. C’est ce qui t’explique la violence de mon chagrin. Je
pensais à cette pauvre femme, ma sœur, si douloureusement éprouvée, déjà
disputant pendant 18 jours la vie de son enfant à l’affreuse maladie qui
l’a emporté. Je voyais la douleur de toute cette pauvre famille et je
pleurais malgré moi. Tu comprends maintenant dans quelle impression de
tristesse je t’ai écrit et tu me pardonneras ce qu’il y eutb de trop excessif
dans l’expression d’un chagrin qui ne me frappe pas directement.
Mon Victor adoré, je t’aime. Tu es mon Victor bien-aimé, bien béni et
bien adoré. Claire t’a attendu
jusqu’à 1 h. du matin. Elle espérait te voir.
Elle voulait te remercier de ta nouvelle bonté. Maintenant elle ne parle
plus de toi que les larmes aux yeux. Elle sent que tu es sa providence
visible et elle éprouve pour toi une reconnaissance et une admiration
sans borne. Maintenant son cœur est ouvert à tous les bons sentiments
parmi lesquels le respect et la reconnaissance tiennent la première
place. Je le vois et j’en suis heureuse. Je sais bien que personne ne
peut t’aimer comme moi, mais je veux que tout le monde t’aime.
Juliette
1 Gustave Koch, cinquième enfant et troisième fils de Renée et Louis Koch, né le 13 novembre 1837, est mort, à l’âge de huit ans, le 18 mai 1845.
a « toute les mères ».
b « ce qu’il y eu ».
« 22 mai 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 209-210], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12082, page consultée le 25 janvier 2026.
22 mai [1845], jeudi soir, 6 h.
Mon Victor, tu m’as quittéea bien vite tantôt et, à ce qu’il m’a paru,
mécontent. La faute en est à moi, je le sais. Je devrais toujours te
montrer un visage heureux même quand les larmes m’étouffent. Je devrais
te sourire à travers mes [dents ?] contractées par
l’impatience. Je sais cela mais je ne le peux pas. Je suis triste, je
souffre et je te le montre malgré moi. J’avais ma bonne petite
lettre1 pour me faire prendre patience et me tenir
compagnie, mais c’est égal, va, pour un amour comme le mien.
Vingt-quatre heures d’attente sont bien longues et la plus ravissante
lettre du monde, même celle d’hier, ne remplit pas tout le vide que
vingt-quatre heures d’absence font dans le bonheur. Le plus beau festin
en peinture ne vaut pas une miche de pain de chez le boulanger quand on
meurt de faim. Les plus douces, les plus tendres, les plus somptueuses
paroles écrites ne valent pas un bon baiser tout sec, donné par la
bouche qu’on aime. J’en sais quelque chose. Depuis hier, mon cœur
travaille à extraire quelques gouttes de bonheur de toutes ces
éblouissantes paroles d’amour que tu m’as envoyées. Une caresse de toi
l’en aurait inondé tout de suite. Je sais bien que tu travailles, mon
Victor, que tu travailles pour moi, mais ne vaudrait-il pas mieux
laisser souffrir un peu le côté matériel et insensible de ma vie pour
donner un peu plus d’aisance et de bonheur à
la vie de mon cœur ? Si tu me laissesb le choix, mon Victor adoré, je prendrai
avec enthousiasme et le plus facilement du monde une vie plus simple,
de beaucoup plus simple en toute chose
matérielle pour des journées et des nuits d’amour. Essaye et tu verras.
En attendant, tu es parti froissé et mécontent, j’en suis sûre, et
cependant Dieu sait si je pouvais sourire dans le moment où tu es
arrivé. Enfin, mon Victor bien-aimé, je suis punie par où j’ai pêché. À
force de te désirer, j’en suis venue à te voir presque avec désespoir
parce que tu n’es pas si tôt entré que tu t’en vas et que je vois se
refermer pour vingt-quatre autres heures le soupirail par où j’ai
respiré l’amour pendant une minute. Cependant je sens que ce n’est pas
en te montrant un visage consterné et grippé que je te ferai revenir
plus vite et plus souvent, au contraire. Aussi, ce soir, si je te vois
ce soir, hélas ! je te montrerai un visage à peu près joyeux..... J’y
ferai tout mon possible.
Je ne t’ai pas écrit hier autant que je
l’aurais voulu parce que j’avais un mal de tête abominable. Je me
rattrape aujourd’hui comme tu vois. Je ne laisse échapper aucune
occasion de t’assommer de mes tendresses importunes.
Suzanne a reçu tantôt deux
pots de fleurs et une lettre d’un commissionnaire, payéec. L’écriture m’est
inconnue. Tu verras cela tout à l’heure si tu tiens la promesse que tu
m’as faite en me quittant de venir avant ton
dîner. En attendant, je t’aime et je te baise de tout mon
cœur.
Juliette
1 Victor Hugo a écrit à Juliette Drouet pour sa fête, le 21 mai 1845. Cette lettre est reproduite dans notre édition.
a « tu m’as quitté ».
b « tu me laisse ».
c « payé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
