9 juillet 1843

« 9 juillet 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 105-106], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10390, page consultée le 24 janvier 2026.

Je t’avais presque vu partir avec plaisir, mon cher adoré, pensant que ton absence était le signal d’un bonheur attendu et désiré depuis bientôt trois ans. Mais à peine avais-tu tourné le coin de ma rue que mon courage s’était changé en tristesse. Depuis ce moment-là, je compte les minutes et les heures avec une douloureuse impatience. Hâte-toi de revenir, mon bien-aimé, car rien ne vaut un regard de toi, un mot de toi, un baiser de ta belle bouche. Tes lettres sont adorables mais tu vaux encore mieux qu’elles parce que tu es le bonheur en personne. Cependant, tout à l’heure, quand j’ai reçu ta petite lettre1, si tu avais pu me voir dans ma chambre rouge au milieu de tous mes oiseaux brodés et nature, baisant chacun des mots et dansant de joie, tu aurais pu croire que j’étais la plus heureuse des femmes. Hélas ! Dieu sait qu’après ce premier moment d’admiration et de ravissement passé, je suis retombée dans mon impatience et dans ma tristesse. Ce que je veux, c’est toi ! Ce que je désire, c’est toi ! Ce que j’aime et que j’adore, c’est toi, toujours toi, en pensée, en paroles, en actions, toi, toi et encore toi !
J’ai pris un bain hier avant le dîner. J’ai éteint ma bougie à 11 h. ½. Je me suis éveillée plus de vingt fois dans la nuit. Même une fois, j’ai cru entendre du bruit et je me suis jetée au bas de mon lit en poussant le fameux cri d’interrogation : qui est là ? Je me suis recouchée l’oreille basse. Dieu veuille que cette nuit soit moins solitaire que l’autre car je ne sais pas comment je ferais pour la passer tranquillement. Je baise tes pieds, je pense à toi, je t’attends, je te désire, je t’adore.

Juliette


Notes

1 Hugo, qui a fait une visite éclair au Havre pour y retrouver sa fille Léopoldine, jeune mariée, écrit à Juliette, avec qui il s’apprête à partir en Espagne et dans les Pyrénées : «  [7 ou 8 juillet 1843 ?] Quand tu recevras cette lettre, ma bien-aimée, dis-toi : il va arriver. J’espère en effet que je la suivrai de près. Au reste, mon ange, je suis toujours là. Je ne t’ai pas quittée un instant. En ce moment-ci même si tu me crois absent, mon œil est ouvert sur toi et il te voit dans ta chambre rouge et or, entourée des beaux paons brodés sur la tapisserie, cultivant tes fleurs, jasant avec ton joli petit oiseau vert, et pensant à moi. Oh oui, pense à moi, ma Juliette. Pense à moi qui pense toujours à toi. Aime-moi du fond du cœur, du fond de l’esprit, du fond de l’âme, comme je t’aime, enfin ! Bientôt nous serons réunis, ensemble, seuls ensemble, et pour deux mois. Tu seras joyeuse et je serai heureux. Je baise ton front, tes yeux, et ta belle âme sur ta jolie bouche. » (édition de Jean Gaudon, ouvrage cité, p. 127.)

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.

  • Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
  • 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
  • 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
  • PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
  • 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.