« 21 août 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16346, f. 163-164], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4328, page consultée le 01 mai 2026.
21 août [1841], samedi soir, 4 h.
J’ai voulu terminer toutes mes affaires, mon Toto, avant de t’écrire pour pouvoir
me
mettre à TRAVAILLER après sans interruption. J’ai un affreux pressentiment que tu
vas
à la campagne ce soir1 et à cause de cela je ne veux pas te faire faire à
souper. Je ne veux pas ajouter à la tristesse que j’éprouve déjà la mystification
de
préparatifs inutiles, j’aime mieux avoir la joie de te voir et le regret de te faire
faire un mauvais souper que d’avoir le chagrin de ton absence avec la consolation
d’une fricassée pantagruélique.
Je te ferai remarquer, mon enfant, que mes
lettres commencent à faire un fumier sur ma table et que je les jetterai très
probablement par la fenêtre pour peu que tu tardes encore à les enlever de là. Je
ne
trouve pas très drôle de me faire la commode de ces chiffons de papier après en avoir
été le SECRÉTAIRE, et puis je ne suis pas ton domestique, tu sauras ça.
Ouais, quelle est donc la jeune fille que vous avez entendu
chanter du haut du Klopp avec accompagnement de chandelle et
d’étoiles filantes2 ? Heidenloch, heidenlocha, trou des payens3. Ia, ia monsire matame, il êdre un vameux plaqueur monsire Dodo et la
bauffre bamzelle Chichi lui tonner tes ponnes glacques zur son nez duméfié4. Je t’en
ficherai des chanteuses au clair de la lune, mon ami Toto, prête-moi ta plume pour
écrire un mot : – BLAGUEUR !!! Viens-y pôlisson, tu verras comme je te recevrai avec
applaudissements de giffes et de coups de
canne.
Il paraît que très décidément vous abandonnez l’infortuné Ruy Blas à
lui-même ? C’est encore très spirituel ça et digne de votre magnifique indifférence
à
l’endroit de vos droits d’auteur5. Vous avez bien raison, l’or est une chimère, sachons nous
brosser le ventre au soleil. En attendant, Toto est une bête et je ne suis pas son
domestique mais je l’aime de toute mon âme, ce qui est stupide.
Juliette
1 Pendant l’été 1841, les Hugo ont loué à Saint-Prix, dans le Val-d’Oise, un appartement meublé de la mi-juin à la mi-octobre, et le poète y passe du temps de juillet à octobre pour terminer la rédaction du Rhin.
2 À ce moment, Hugo se consacre à la rédaction des lettres de voyage duRhin et au cours du mois de juillet, il a écrit la lettre XX, « De Lorch à Bingen », dans laquelle il mentionne le Klopp, un vieux château (voir les annexes, annexe XVII).
3 Allusion au voyage effectué avec Hugo, de fin août à début novembre 1840, sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar. À cette occasion, Hugo visite la ville d’Heidelberg, lieu romantique qui a inspiré de nombreux poètes, et il décrit sa promenade, au clair de lune, sur la Montagne Sacrée, qui l’a conduit jusqu’au Heidenloch, une fosse mystérieuse appelée aussi « Trou des païens ».
4 Hugo a un bouton sur le nez depuis quelques jours.
5 Ruy Blas,a été reprise à la Porte-Saint-Martin le mercredi précédent, le 11 août 1841, avec Frédérick-Lemaître et Raucourt. Concernant plus précisément la remarque sur l’investissement de Hugo, elle fait écho au conseil, que Juliette lui a donné le mercredi précédent au soir, d’aller voir régulièrement ses acteurs « pour les encourager et les stimuler, les directeurs pour les contenir et les empêcher de faire de certaines perfidies ».
a « Heindeloch ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
