« 6 septembre 1850 » [source : MVHP, MS a8442], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12634, page consultée le 01 mai 2026.
6 septembre [1850], vendredi matin, 8 h.
Bonjour, mon bien agaçant artiste, bonjour. Mettez votre nez sous vos couvertures et ne le sortez pas car il fait un froid de loup qui vous le gèlerait tout vif. Oh ! ça, est-ce que vous ne viendrez pas me chercher aujourd’hui pour aller chez M. Louis ? Outre le petit bout de bonheur que je ferais avec vous, je saurais quelques minutes plus tôt si nous pouvons enfin partir. Je commence à en désespérer franchement depuis tous les ajournements successifs qui ont eu lieu jusqu’à présent. Bientôt, même la saison sera trop avancée pour pouvoir faire prudemment nos petites excursions des bords de mer. Déjà aujourd’hui le temps est des plus sombres et des plus maussades et le froid noir pince comme en novembre. Tu vois, mon petit homme, que plus tu retarderas ce voyage et moins tu seras dans les conditions favorables pour le faire au point de vue du plaisir et surtout de ta santé. Il faudrait que M. Louis te dise absolument ce qu’il en pense afin que nous prenions au moins sur place les 12 ou quinze jours de vacancesa auxquelsb nous avons droit. Dans ce cas-là, nous mettrions à profit le moindre petit rayon de soleil qui luirait au ciel pour sortir et nous promener un peu ; nous irions au cabaret le plus souvent possible et chez les Montferrier chaque fois que la gueulardise t’y pousserait. Enfin, nous nous donnerions un peu de loisir au lieu de rester enfermésc comme des chiens savants ou des artistes en noir.
Juliette
a « vacance ».
b « auquels ».
c « enfermer ».
« 6 septembre 1850 » [source : MVHP, MS a8443], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12634, page consultée le 01 mai 2026.
6 septembre [1850], vendredi midi
J’aurais désiré aller avec toi chez M. Louis, mon petit homme, comme je désire toutes les occasions qui peuvent me rapprocher de toi un moment. Mais j’ai grand peur que tu n’ailles directement chez lui. Cependant, si tu ne fais qu’y aller et si tu reviens tout de suite auprès de moi, je serai encore trop contente et je ne me plaindrai pas de mon sort. Ce soir, je dois aller passer la soirée auprès d’Eugénie, Vilain m’en a priéea n’osant pas la laisser seule avec sa bonne, lui étant forcé de sortir. Du reste, la pauvre créature va de plus en plus mal et M. Leboucher a averti Vilain hier qu’il n’avait plus aucun espoir de la tirer de là, même pour un moment1. Ce que voyant Vilain, il est allé trouver un médecin de ses amis, celui qui l’a déjà soigné il y a deux ans, lequel lui a donné l’adresse d’un médecin fort habile qui ne soigne que cette sorte de maladie en lui disant cependant qu’au point où en était arrivé le mal de la pauvre femme il ne pensait pas qu’on put rien espérer, que c’était une marée qui montait, qu’il n’était pas au pouvoir de la science d’arrêter. Vilain m’a raconté toutes ces choses douloureuses en chemin pendant que nous allions acheter une garde-robe et à la recherche d’un autre fauteuil mécanique. Il est impossible de faire son devoir plus en conscience, plus généreusement et plus tendrement que ne le fait ce bon jeune homme. Ma crainte est qu’il n’en soit bien mal récompensé par la mère d’Eugénie qui déjà rôde aux environs et tâche d’exploiter les derniers jours de cette malheureuse enfant2. Je te raconte là des choses bien lugubres et bien révoltantes, mon amour bien-aimé, et c’est à peine s’il me reste assez d’espace pour te dire toutes les admirations, toutes les tendresses, toutes les vénérations et toutes les adorations que j’ai pour toi.
Juliette
1 Eugénie Drouet, cousine de Juliette, va mourir d’hydropisie.
2 Françoise Marchandet, tante de Juliette Drouet, particulièrement avare et intéressée selon Juliette.
a « prié ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
