17 septembre 1848

« 17 septembre 1848 » [source : Leeds, BC MS 19c, Drouet/1848/81], transcr. Joëlle Roubine, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4981, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour, mon Toto adoré, bonjour, je te baise de l’âme et je t’envoie mes meilleures pensées, qui ne sont pas très gaies et qui n’ont pas sujet de l’être par la RUINE PUBLIQUE qui court. Cependant, M. Vilain et Eugénie m’ont apporté hier trois charmantes petites clés pour mon BURGOS1, mais rien n’a le pouvoir de m’intéresser hors de toi. Aussi, ai-je ce matin le cœur encore plus triste que de coutume et la tête plus malade que jamais. Je sens que les derniers beaux jours de l’année et de ma vie se passent à t’aimer stérilement et j’en éprouve un vrai désespoir. Désespoir qui ne se manifeste pas en larmes au-dehors, mais en découragement et en démoralisation au-dedans. Il me semble par momentsa que le lien entre mon amour et ma raison veut se rompre et je sens la folie passer [vaguement ?] dans ma [pensée ?]. L’état dans lequel je vis est si contraire à la nature et au bonheur qu’il est impossible que l’équilibre se maintienne et que tôt ou tard l’idée fixe ne l’emporte pas sur toutes les autres. Ce matin, je suis dans un état singulier que je ne saurais définir autrement que par idiotisme amoureux. Je t’aime sans mesure et sans raison. Je voudrais te baiser de même.

Juliette


Notes

1 « Le burgos est habituellement un lustre métallique, mais le mot semble désigner ici le meuble dans lequel Juliette range ses plats. La porcelaine dite “japonnée” subissait une cuisson supplémentaire pour avoir l’apparence de la porcelaine fine du Japon. » (Evelyn Blewer, ouvrage cité, p. 130.)

Notes manuscriptologiques

a « moment ».


« 17 septembre 1848 » [source : Leeds, BC MS 19c, Drouet/1848/82], transcr. Joëlle Roubine, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4981, page consultée le 01 mai 2026.

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Voici l’heure à laquelle j’ai l’habitude de sortir pour aller te voir, mon doux bien-aimé, mais comme c’est aujourd’hui dimanche, je remplace mon voyage quotidien par un gribouillis dominical afin de me faire prendre patience ena t’attendant. Que feras-tu aujourd’hui, mon petit homme ? Est-ce que tu iras encore visiter les prisonniers ? Certes c’est une noble et généreuse occupation, mais j’en connais une qui serait encore plus généreuse et aussi méritoire aux yeux de Dieu, celle de rester auprès de moi et de m’aimer. Si tu savais combien j’aurais besoin d’être secourueb par un peu d’amour, tu ne résisterais pas à mes prières et tu m’accorderais sans regret toute la journée d’aujourd’hui et beaucoup de celles qui suivront. Hélas ! J’ai beau tendre mon cœur à ta pitié, tu ne jettes rien, ni amour, ni tendresse, à peine si tu donnes quelques secondes aux besoins de ma vie. Aussi, je suis profondément triste et découragée. Je voudrais mourir une bonne fois pour toutes. Je t’aime trop, tu le vois bien, mais ce n’est pas ta faute car tu fais bien tout ce que tu peux pour que je ne t’aime pas du tout. Malheureusement, l’entêtement proverbial de mes compatriotes1 est descendu dans mon cœur et n’en sortira qu’avec ma vie.


Notes

1 Juliette, née à Fougères, élevée à Brest, est bretonne.

Notes manuscriptologiques

a « à ».

b « secouru ».


« 17 septembre 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 313-314], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4981, page consultée le 01 mai 2026.

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Je ne veux pas me coucher, mon bien-aimé, avant de me réconcilier avec toi. J’avais sur le cœur une sorte de mécontentement douloureux, de jalouse tristesse que tes douces paroles ont dissipés. Aussi maintenant je n’ai plus que le regret de ton absence, c’est bien assez, c’est beaucoup trop, mon Dieu, et je donnerais la sainte République et tous ses augustesa représentants, moins UN, pour vivre côte à côte avec toi, n’importe où pourvu que je ne te quitte pas.
La première chose que mes petites filles1 m’ont demandée, c’est ton dernier discours2. Il paraît que Mme Lemaire disait que c’était admirable et qu’elle regrettait de ne pouvoir pas t’en faire son compliment. Pour les consoler un peu je leur ai lu la préface de Cromwell. Elles étaient ravies. Ce sont vraiment des jeunes filles bien intelligentes et de beaucoup de cœur. Pour moi elles sont charmantes de tout point et j’ai vraiment du plaisir à les avoir pour parler de toi et me décharger un peu le cœur qui est toujours trop plein d’admiration et d’amour. Je m’en suis donné ce soir. Je me suis vengée sur ellesb de toutes les tendresses que je n’ai pas eu le temps de te donner. Bonsoir, adoré, pense à moi et dors bien.

Juliette


Notes

1 Vraisemblablement Louise et Julie Rivière qui rendent fréquemment visite à Juliette Drouet.

2 Dans le cadre de la discussion autour de l’article 5 du projet de la Constitution, Victor Hugo a prononcé le 15 septembre son célèbre discours sur la peine de mort.

Notes manuscriptologiques

a « auguste représentants ».

b « elle ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo est élu à l’Assemblée Constituante ; d’abord effrayée par la Révolution, elle porte secours à des victimes de la répression, et déménage cité Rodier.

  • FévrierRévolution de Février : Hugo soutient d’abord la cause d’une régence ; refuse la mairie, et le poste de ministre de l’Instruction Publique proposé par Lamartine.
  • 4 juinHugo est élu au scrutin complémentaire à l’Assemblée Constituante.
  • 24 juinHugo fait partie des 60 commissaires nommés par la Constituante pour rétablir l’ordre.
  • 1er juilletLa famille Hugo quitte la place des Vosges pour la rue de l’Isly.
  • 11 septembreDiscours de Hugo pour la liberté de la presse.
  • 15 septembreDiscours de Hugo contre la peine de mort.
  • 15 octobreLa famille Hugo quitte la rue de l’Isly pour la rue de la Tour d’Auvergne.
  • NovembreElle s’installe cité Rodier.
  • 27 décembreMort de sa nièce Marie-Louise Koch.