« 19 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 161-162], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4072, page consultée le 01 mai 2026.
19 février [1843], dimanche matin 11 h. ¼
Bonjour mon Toto bien-aimé, bonjour mon cher petit homme chéri. Vous voyez bien que
vous n’êtes pas revenu cette nuit. Vous voyez bien que vous êtes un vilain Toto. Vous
voyez bien qu’il faut que je me fâche. Taisez-vous.
C’est aujourd’hui que vous
allez venir chez Louis-Philippe mais vous auriez dû aller cette nuit au bal de M. L.
Pillet ………………. dans mon lit. Vous ne savez rien faire qui ait le sens commun.
Taisez-vous encore une fois, vous n’avez pas la parole. Tâchez au moins de n’avoir
pas
froid et de ne pas vous enrhumer si vous ne voulez pas que je me fâche tout rouge.
Baisez-moi en attendant et venez me voir avant d’aller chez votre roi.
Lanvin viendra chercher Claire demain matin. Ça fait que je pourrai la
garder à dîner ce soir. Cette pauvre enfant, c’est bien le moins puisqu’on est content
d’elle que je me donne cette récompense.
Quant à la
descente de lit, je crois que tu as raison et je viens de le lui dire. Comme elle
viendra samedi prochain, tu pourras, si tu le jugesa à propos, lui donner ta pièce pour faire
sa surprise ; car la pauvre enfant en est encore à la surprise et j’aime autant ça.
Je m’étends le plus que je
peux sur ce sujet pour n’avoir pas à te parler de mes griefs mais, quoique je fasse,
il restera toujours assez de place pour en fourrer quelques-uns dans ce hideux
gribouillis. Par exemple, pourquoi ne pas m’avoir fait voir Lucrèce depuis cinq ans ? Tu me prives de tout, mon Toto, de tout ce qui est
le plaisir, la santé et le bonheur. Je ne sors jamais. Jamais je ne peux voir tes
pièces, depuis cinq ans cela ne m’est pas arrivé deux fois et depuis trois ans, c’est
à peine si je te reçois une fois par mois dans mon lit. Pour une vie d’amour, c’est
bien triste et je ne comprends pas. Si tu m’aimes, comment tu ne le sens pas et si
tu
le sens, comment tu te résignes à cet affreux supplice ? Pour moi qui n’y peuxb rien, je souffre et je proteste contre et
je t’aime parce que l’amour, même malheureux, c’est l’amour.
Juliette
a « juge ».
b « peut ».
« 19 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 163-164], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4072, page consultée le 01 mai 2026.
19 février [1843], dimanche soir, 10 h. ¾
Tu restes bien longtemps chez ton roi, mon adoré, est-ce que vous comploteza quelque chose contre le
gouvernement à vous deux ? Ou plutôt tu es rentré chez toi pour voir ta chère petite
Didine et je te le pardonne car je sens que chaque minute de son séjour ici devient
de
plus en plus précieuse pour toi et pour toute sa famille qui l’adore1. Aussi, mon pauvre ange, quelle que soit
mon impatience, quel que soit le désir et le besoin que j’ai te te voir, je serai
patiente et raisonnable.
Mme Franque est venue me remercier, enchantée et très
reconnaissante des places que tu lui as données. Il paraît qu’il y avait un monde
fou,
que Mlle George
a été superbe et qu’on a applaudib
à toute volée. Voilà les nouvelles de la représentation, sans tous les compliments
et
toutes les admirations pour la pièce que je ne te dis pas parce que c’est tout
simple.
Mais moi, moi quand donc la verrai-je cette pièce et les autres ? On
dirait que j’ai la peste et que je ne suis plus du nombre des vivants, de ceux qui
vont voir et admirer tes chefs-d’œuvre du moins. C’est fort ridicule et je m’insurge
pour de bon à la fin ! La première fois qu’on donnera n’importe quoi de toi, je veux
y
aller, dussé-jeclouer une loge pour ça. C’est mon
idée. Je peux bien avoir une idée une fois par hasard et
la suivre jusqu’au bout coûte que coûte, tant pis pour celui qui paiera. Baisez-moi monstre d’homme et taisez-vous.
Mlle Hureau est
venue, bonne demoiselle, c’est mardi qu’on juge son procès, du moins elle l’espère.
Si
tu peux voir M. Debelleyme et lui parler de
son affaire chemin faisant tu m’obligeras personnellement car je lui dois bien de
la
reconnaissance.
Je t’aime, mon Toto chéri.
Juliette
1 Le 19 février, Léopoldine et son mari partent pour Le Havre.
a « complottez ».
b « applaudit ».
c « dussais-je ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
