« 27 septembre 1872 » [source : BnF, Mss, NAF 16393, f. 268], transcr. Bulle Prévost, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9903, page consultée le 09 mai 2026.
Guernesey, 27 sept[embre][18]72, vendredi matin, 6 h. ½
Bonjour, mon cher grand bien-aimé, je t’adore. Je ne trouve pas dans ma pensée ni dans mon cœur autre chose à te dire ce matin. Je voudrais pouvoir, au prix de ma vie, que tes chers petits-enfants ne te quittent pas aujourd’hui et je demande à Dieu ardemment de te les rendre le plus tôt possible. J’ai le cœur serré en pensant à ce que leur départ va te faire souffrir, non seulement aujourd’hui, mais tous les autres jours jusqu’à ce qu’ils te soient rendus. Je m’en veux de n’avoir pas su trouver le moyen de les retenir auprès de toi et je suis humiliée de l’impuissance de mon amour à te préserver de tous les chagrins de cette vie. Mon pauvre adoré, je t’aime mais je sens bien que cela ne suffit pas pour t’empêcher d’être le plus malheureux des pères en ce moment. Je suis sûre que, comme moi, tu n’as pas dormi cette nuit. J’étais à mon poste d’observation avant six heures, espérant te voir attacher ta serviette1 mais ma mauvaise chance fait que l’instant d’aller de mon cabinet à ma chambre je t’ai manqué de quelques secondes. Encore une petite goutte de tristesse ajoutée à celles qui me noient le cœur ce matin. Si encore elles diminuaient d’autant les tiennes, loin de m’en plaindre, je les bénirais mais il n’en est rien, hélas ! Je ne me connais pas au temps mais il me semble que tout pluvieux qu’il soit ce matin la mer n’est pas mauvaise. Tant mieux pour les chers petits qui n’auront pas à souffrir de la traversée. Je crois que je ne pourrai pas résister au douloureux plaisir de les embrasser encore une fois avant leur départ. Mon pauvre cher adoré, je t’en supplie ne soit pas trop malheureux. Tu verras comme je t’aime et comme je les aime, ces chers petits-enfants, nous les aimerons ensemble à l’envie l’un de l’autre et nous nous ferons un bonheur de nos douleurs. Pardonne-moi mes incohérences. J’ai l’esprit trouble comme le cœur mais je t’adore à rendre Dieux jaloux.
1 Voir Torchon radieux.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils partent à Guernesey pour un an, le temps pour Hugo d’écrire son roman Quatrevingt-treize et d’entreprendre la conquête de Blanche, servante de Juliette.
- 7 janvierÉchec de Hugo à une élection partielle.
- 13 févrierHugo retrouve chez le docteur Allix sa fille Adèle, qu’il n’a pas vue depuis le 18 juin 1863. Elle revient de la Barbade.
- 17 févrierAdèle, fille de Victor Hugo, est internée dans la maison de santé du docteur Brierre de Boismont, à Saint-Mandé.
- 16 marsActes et Paroles.
- 7 avrilBlanche Lanvin entre au service de Hugo.
- 29 maiNaissance de sa petite-nièce Juliette, fille de son neveu Louis Koch.
- 10 août 1872-30 juillet 1873Séjour à Guernesey.
- 25 décembreHugo entreprend la conquête de Blanche Lanvin.
