« Non datée » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 207-208], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11266, page consultée le 02 mai 2026.
Lundi soir, 8 h. ½
Je vous écris avec la plume consacrée1. C’est un raffinement d’amour que j’ai
découvert et employé ce matin. Avec cette plume-là, je ne voudrais que vous dire des
choses tendres et bonnes et malheureusement ce soir j’ai un petit coin de tristesse
dans mon âme que je veux vous découvrir afin que vous me disiez si j’ai raison d’être
triste. Dites-moi, mon cher petit Toto, avec qui donc êtes-vous allé à cette charmante
petite église de Saint Étienne-du-Monta ? Ce ne peut être avec quelqu’un de chez vous et en
supposant que cela soit, vous auriez eu le tort de me le cacher, vous qui m’aviez
promis de tout me dire, même les choses insignifiantes. Plus j’y pense et plus je
m’inquiète de ce quiproquo que vous avez fait de ma personne avec une autre plus favorisée. Si vous êtes bon et loyal comme je le crois,
vous me direz ce soir avec qui nous y êtes allé. J’aime mieux le savoir que de le
supposer. Cela me fera moins de mal.
Mon cher bien-aimé, du milieu de mes
inquiétudes et de mes jalousies, je sens mon amour dominer. Il prend aussi son tour
pour te dire combien il t’aime, combien il est dévoué à notre
avenir quel qu’il soit. Oui, mon cher Victor, c’est bien vrai ce que je
t’écris, je te suis attachée pour la vie. Je sens que je mourraisb s’il fallait me séparer de toi.
Sais-tu ce que j’ai demandé tantôt quand j’ai prié ? La continuation de ton amour.
Quantc au mien, je ne m’en inquiète
pas autrement, je sens bien qu’il est chevillé à mon âme, comme mon âme l’est à mon
corps. Il ne s’éteindra qu’avec elle, c’est-à-dire jamais puisque notre âme est
immortelle.
Mon cher petit bien-aimé, je voudrais te baiser et te demander pardon
de mes soupçons et savoir en même temps ce que ma Didine aura dit de sa petite croix. Je vais
mettre la mienne. Je te baise dessus.
Juliette
1 L’évocation de la plume laisse à penser que cette lettre a été écrite le même jour que la précédente.
a « St Etienne-Dumond ».
b « mourrirais ».
c « quand ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
