« 11 décembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 253-254], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8604, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 11 décembre, samedi matin, 8 h
Bonjour, mon pauvre père éprouvé, bonjour. Aie confiance et bon courage, mon cher bien-aimé. J’ai le pressentiment que ton pauvre cher enfant1 échappera aux pièges qu’on tend à son inexpérience. Souviens-toi, mon pauvre adoré, qu’il y a un an aujourd’hui tu courais un plus grand danger encore que celui que tu redoutes pour ton pauvre fils. Il ne s’agissait de rien moins que de ta liberté et de ta vie que ce misérable Bonaparte n’aurait pas mieux demandé que de prendre l’une après l’autre ; et pour lui échapper que de difficultés presque insurmontables et que de périls ; la France à tromper, la police à tromper, la frontière à franchir, ta belle et noble figure connue du monde entier à dissimuler aux gendarmes. Tout semblait rendre la réussite de cette tentative désespérée, impossible, et pourtant, mon adoré bien-aimé, elle a réussi comme réussira, je l’espère, la délivrance de ton cher enfant. Je le sens, comme je sentais au fond de mon cœur, malgré mes affreuses angoisses lorsque je t’ai laissé partir il y a un an, qu’il ne devait rien, qu’il ne pouvait rien t’arriver de mal. Cette fois encore, malgré l’inquiétude et le chagrin que je partage avec toi au sujet de ce pauvre enfant, je sens au fond du cœur qu’il échappera au malheur qui le menace. Je m’attache à cette confiance parce que je crois que c’est le bon Dieu qui me l’inspire et je l’en remercie dans toute l’effusion de ma reconnaissance envers lui et mon amour pour toi.
Juliette
1 La liaison de François-Victor et Anaïs Liévenne fait plus qu’inquiéter la famille et les proches pour des questions d’honneur et de respect mais aussi d’argent : « Publiquement entretenue par le jeune et richissime vicomte de Waresquiel, Anaïs Liévenne entretenait à son tour, presque aussi publiquement, François-Victor, lequel accumulait les dettes pour tenter de donner le change, mais le jeu était trop inégal […] Mon cher ami tu es fou écrivait à François-Victor l’auteur de La Dame aux Camélias […] quelque amitié que j’aie pour toi, tu n’arriveras pas à me faire prendre au sérieux ton amour pour Mlle Liévenne et la réhabilitation des courtisanes […] Dumas fils n’était pas le seul à veiller sur l’honneur de la famille : […] Julie Foucher, Victor Foucher et Abel Hugo se désolaient des frasques de leur neveu ingrat […] », Jean-Marc Hovasse, Victor Hugo, t. II. Pendant l’exil I. 1851-1864, Fayard, 2008, p. 110-111.
« 11 décembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 255-256], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8604, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 11 décembre 1852, samedi matin 10 h. ½
Je t’aime, mon Victor. Je sens que tu es triste, que ton pauvre cœur est tourmenté
et
je voudrais tâcher, à force d’amour, de te faire prendre courage et confiance jusqu’au
retour de ton fils. Il me semble qu’à force de t’aimer je dois avoir acquis une sorte
de préscience des malheurs qui te menacent. Si bien, mon pauvre cher adoré, tout en
partageant tes inquiétudes, que j’ai au fond du cœur la conviction que toutes les
tristes affaires de ton cher enfant s’arrangeront le moins mal possible et que vous
en
serez tous quittesa pour la peur, ce qui est déjà beaucoup
trop. Mais enfin, il n’y faut pas regarder de si près quand on échappe au malheur
lui-même.
Mon Victor vénéré, mon Victor adoré, mon Victor béni, ne te tourmente
pas jusqu’à la première lettre de ta pauvre chère femme1. Elle seule saura toute la
vérité et c’est elle qui triomphera de la passion si malheureuse de ton pauvre fils.
D’ici là, mon Victor adoré, loin d’en vouloir aux avertissements exagérés à bonne
intention, il faut leur en être reconnaissant car ce sera grâce à eux que vous
interviendrez assez à temps pour empêcher ce pauvre enfant de se perdre. Pardon, mon
cher bien-aimé, de m’étendre sur ce sujet si douloureux, mais je t’aime tant qu’il
m’est impossible de ne pas partager ton chagrin quand tu en as et de ne pas aimer
ta
famille comme si elle était la mienne, et plus encore. Mon Victor béni, je t’aime,
je
t’aime, je t’aime.
Juliette
1 Adèle Hugo et Auguste Vacquerie partent à Paris le 13 décembre 1852 pour tenter de ramener François-Victor à la raison.
a « quitte ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
