10 octobre 1850

« 10 octobre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 289-290], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12655, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour, mon petit Toto, bonjour mon adoré petit homme. Bonjour, dormez, il fait froid et noir, dormez. Je viens d’aller dire bonjour à votre coq qui s’égosille admirablement1, on dirait qu’on l’entend tant il y met d’ardeur. Je ne suis pas curieuse mais je voudrais connaître la cocotte de ce beau monsieur qui se pavane sur ses ergots avec des airs si conquérants. Il est probable que je ne la connaîtrai jamais parce que vous êtes très discret mais je pourrai peut-être la deviner car j’ai le flair assez bon et je distingue à nez nu l’odeur d’une Poléma et du carabinier de Charles, celle de Chaumontel et d’une Olympe quelconque. Je n’ai même pas besoin d’avoir le nez dessus pour savoir en quoi m’en tenir. Avec tout cela vous aurez passé l’année tout entière sans me donner un semblant de culotte, sans rien faire qui puisse me faire croire que vous vous souciez de mon bonheur. Vous alleza bientôt reprendre vos travaux politiques sans m’avoir donné un seul jour de plaisir. Si vous trouvez cela juste, cela prouve mon Toto, que vous ne m’aimez plus du tout puisque vous ne sentez plus le besoin de me voir heureuse. Je devrais ne pas vous répéter cet éternel rabâchage qui vous ennuie sans vous intéresserb. Je devrais souffrir et me taire SANS MURMURER2.

Juliette


Notes

1 Dessin de Victor Hugo (reproduit par Gérard Audinet, ouvrage cité, p. 123.

2 Dans Michel et Christine, comédie-vaudeville d’Eugène Scribe créée le 3 décembre 1821 au Gymnase dramatique, Stanislas chante, à la scène 14, sur l’air de « Je t’aimerai » : « Sans murmurer, / Votre douleur amère/Frapp’rait mes yeux… plutôt tout endurer…/ Moi, j’y suis fait ; c’est mon sort ordinaire :/ Un vieux soldat sait souffrir et se taire/ Sans murmurer. »

Notes manuscriptologiques

a « aller ».

b « interresser ».


« 10 octobre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 291-292], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12655, page consultée le 24 janvier 2026.

Est-ce que tu ne vas pas bientôt venir, mon petit homme ? Si je savais que tu ne viennes pas d’ici à tantôt j’irais tout de suite voir Eugénie1. Il me semble quand j’y vais le matin que j’y reste moins longtemps. Cependant comme je ne veux pas te manquer dans le cas où tu viendrais ce matin j’attendrai jusqu’à midi, heure habituelle de ton déjeuner pour y aller. Il faudra du reste que je revienne m’habiller tantôt après que je t’aurai conduit à l’Académie car c’est ce soir que je dîne chez la fille du père Cacheux. Je regrette que les CONVENANCES s’opposent à ce que tu acceptes l’invitation qu’on te faisait avec tant de cordialité. Il me semble pourtant que si tu y avais eu le moindre goût tu aurais pu faire cette infraction aux usages établis et venir prendre ta part de veau rôti avec moi. Ce n’est pas la première fois que tu aurais dînéa avec le père Cacheux chez moi. Mais enfin puisque tu penses que cela peut compromettre ta dignité, n’en parlons plus. J’irai seule à cette bâfrerieb bourgeoise. Si Montferrier m’envoiec une loge nous irons au spectacle, sinon je rentrerai de bonne heure. Je te demande, mon cher adoré, si tout cela vaut la peine d’être dit et si ce n’est pas absurde de gaspiller de beau papier blanc à des niaiseries noires qui n’ont ni queues ni têtes. Je te le demande sérieusement, ne vaudrait-il pas mieux économiser le beau papier que d’en faire le stupide usage que j’en fais ?

Juliette


Notes

1 Le 8 octobre, Eugénie a été placée en maison de santé.

Notes manuscriptologiques

a « dîner ».

b « baffrerie ».

c « m’envoye ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.