« 18 novembre 1849 » [source : Médiathèque de Fougères, sans cote], transcr. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12420, page consultée le 03 mai 2026.
18 novembre [1849], dimanche matin, 8 h
Bonjour, mon Toto, bonjour, mon cher petit homme, bonjour, mon vieux avare, bonjour,
je n’achèterai pas de rhum, et vous n’aurez pas ma natte de Tombouctou1, c’est moi, Juju, qui vous en fiche mon
billet. Quand vous voudrez prendre du grog vous vous adresserez à Olympe2 ou à Poléma. C’est bien le moins qu’elles étanchent vos soifs de soiffeur
puisque ce sont elles qui altèrent nos bonnes relations et qui me font sécher sur
pied
comme une victime de la monarchie.
[Dessina]
N’attendez rien de moi maintenant. Je suis désillusionnée, c’est assez
vous en dire. Vous pouvez brûler votre chandelle par tous les bouts pour ces
gracieuses cocottes, je ne m’y oppose pas, mais vous n’aurez pas mon héritage. Vous
pouvez y compter comme si vous ne le teniez jamais. Je n’ai que ce seul moyen de me
venger de votre infâme conduite et je l’emploierai jusqu’au bout. En attendant, je
vous donnerai de la simple eau du ruisseau sans le plus petit assaisonnement. Je
garderai mes douceurs les plus spiritueuses et les plus spirituelles pour ceux qui
n’ont pas laissé éteindre leur feu et dont la chandelle n’est pas morte. Allez,
maintenant, poussez votre pointe devant vous, je ne m’en inquiète plus car je sais
ce
qui peut vous punir et vous attraper le plus. Taisez-vous, vous n’aurez pas ma
beurrière. Ah ! mais, ne vous y frottez pas davantage si vous ne voulez pas être
aplatib sur toutes coutures et
même sur votre nez de représentant don Juan. Tâchez de venir un peu plus tôt
aujourd’hui si vous ne voulez pas voir la mine la plus grognon et la plus maussade
de
toute la France et de la Navarre. Déjà j’ai mal à la tête et il faudra bien peu de
chose pour que cela s’étende jusqu’à mon cœur et tout ce qu’il contient. Si vous
n’êtes pas le plus féroce et le plus malhonnête des hommes vous viendrez de bonne
heure. Jusque là je vous attends sans beaucoup d’espoir et je vous aime de même.
Juliette
1 Allusions à élucider.
2 Vraisemblablement Olympe Pélissier.
a Portrait de Hugo endimanché
et bedonnant :

b « applati ».
« 18 novembre 1849 » [source : Collection particulière], transcr. Jean-Marc Gomis, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12420, page consultée le 03 mai 2026.
18 novembre [1849], dimanche midi
Je ne sais pas si tu pourras venir de bonne heure, mon cher bien aimé ? J’en doute
pour toutes sortes de raisons dont la première est ton peu de goût pour moi ; les
autres découlent naturellement de celle-là et pullulent de jour en jour au point de
ne
pas te laisser une minute à me donner. Je m’en aperçois et je n’en suis pas plus
heureuse, ce qui est fort bête et fort ridicule à moi, je le sais. Quant au dîner
de
Pradier si tu y vas je ne veux pas que ce soit sous le prétexte de me rendre service,
chose dont tu ne peux pas être la dupe plus que moi et qui a l’inconvénient sérieux
de
me blesser dans le souvenir le plus triste et le plus saint de toute ma vie. Je veux
qu’il soit bien entendu que tu vas chez cet homme pour ton plaisir et malgré la
certitude de m’affliger et de m’inquiéter. Mais au moins ne fais pas cette profanation de te servir du linceul de ma pauvre fille pour cacher les
plaisirs équivoques que tu vas chercher chez Pradier. Maintenant je te supplie de
ne
plus m’en parler. Fais ce qui te plaît sans dissimulation, ce me sera moins
douloureux peut-être qu’en y ajoutant la tromperie honteuse et impie dont tu voulais
te servir.
Quand je pense à toutes les choses tristes qui m’enveloppent de
toutes parts, je m’étonne d’avoir le courage de vivre. Il est vrai que ce courage
ne
sert qu’à me rendre plus malheureuse et n’oblige personne. Alors à quoi bon l’avoir ?
Je viens de pleurer un peu, mon cher bien-aimé, ce qui me permet de finir ma lettre
plus tendrement que je ne l’avais commencée avec le cœur chargé de larmes. Je regrette
tout ce que je viens de te dire dans un accès de souffrance que Dieu seul peut
apprécier. Fais ce que tu voudras, aime-moi si tu peux et plains-moi car je suis digne
de toute pitié puisque je souffre de toutes les souffrances de l’âme et du cœur.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo est élu à l’Assemblée Législative. Le choléra sévit à Paris. Elle accueille pour la première fois sa sœur, son beau-frère et son neveu venus visiter Paris.
- 13 maiHugo élu à l’Assemblée législative.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la misère.
- AoûtSéjour à Paris de sa sœur, son beau-frère et son neveu.
- 8-17 septembreVoyage avec Hugo en Normandie.
