« 6 janvier 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 11-12], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6444, page consultée le 06 mai 2026.
Jersey, 6 janvier 1855, samedi après-midi, 4 h.
Je suis encore en pouvoir de migraine, mon pauvre bien-aimé, et hors d’état de faire quoi que ce soit si ce n’est t’aimer de tout mon cœur et de toute mon âme. J’ai bien regretté hier de n’avoir pas pu persister dans l’exercice de la table1 puisque cela t’intéressait mais j’étais si nerveuse et si souffrante que j’ai dû y renoncer tout de suite. La première fois que tu auras le temps et le désir d’essayer de nouveau à faire parler la table, je me mets à ta disposition, trop heureuse de te faire un petit plaisir aux dépensa de ma répugnance instinctive pour ce genre de curiosité. Du reste, mon cher adoré, je ne sais pas si tu as fait comme moi la remarque du laisser-aller bourgeois du petitPréveraud vers la fin de la soirée. Je n’y aurais peut-être pas fait attention autrement s’il n’avait pas été question quelques heures avant d’un projet d’association de la vie privée et surtout si tu n’avais pas été là. J’avoue que je ne peux pas m’habituer à ce plain-pied de la médiocrité la plus vulgaire avec le génie le plus élevé. Cela me révolte beaucoup plus dans les bourgeois que la grossièreté naïve et ignorante du paysan ne me choque dans sa familiarité avec toi. J’ai peut-être mal vu hier et je m’exagère probablement cette petite outrecuidance de ce brave Préveraud qui n’en ab pas même d’ailleurs la conscience. Cela vient de la disposition physiquec et morale où j’étais et surtout de l’excessive susceptibilité de mon amour qui t’entoure constamment d’une auréole de vénération et d’admiration. Je ne renonce pas pourtant à notre projet de réunion ; seulement je les observe ces petites bonnes gens, comme ils le font évidemment eux-mêmes à mon égard, pour ne pas avoir de trop grandes désillusions réciproques le lendemain de notre mariage. Demain s’il ne pleut pas, j’irai voir leur maison à deux heures. Tu serais bien gentil de te joindre à nous pour cette expédition locative. Tu verrais d’un coup d’œil si la maison est favorable à nos projets. En attendant, je lutte courageusement contre mon hideux mal de tête mais sans grand succès jusqu’ici. Je compte sur toi, mon cher petit magicien, pour le mettre en fuite. Tâche de venir bien vite avant même d’aller à la poste… RESTANTE. Je te saurai bon gré de commencer par moi rien que pour cette fois. D’ici là je souffre comme une damnéed et je vous aime comme un ange. Les deux se touchent à ce que vous dites.
Juliette
1 Juliette Drouet ne participe pas habituellement aux séances de spiritisme.
a « au dépend ».
b « n’en n’a ».
c « phisique ».
d « damné ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
