« 13 mars 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 235-236], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7694, page consultée le 10 mai 2026.
13 mars [1841], samedi soir, 4 h. ¾
Vous voilà déjà parti, mon cher bijou d’homme, et moi j’ai déjà mal à la tête et dans
le cœur ; à peine avez-vous tourné le coin fatal1 que toute ma gaieté et toute ma santé m’abandonnenta. C’est sans la moindre
exagération, mon cher petit homme. Vous étiez très joli tout à l’heure, mon amour,
c’est peut-être parce que vous êtes si charmant que je suis si malheureuse dès que
je
vous perds de vue. Je me souviens que vous ne vous faites aucun scrupule de regarder
les fenêtres des femmes qui font attention à vous et je tremble2. C’est assez juste,
n’est-ce pas mon cher petit freluquet ? Du reste, je pousse la niaiserie jusqu’à la
stupidité en vous fournissant des verges pour me fouetter. Par exemple, je vous
demande peu pourquoi je vous fournis des doublures de paletot en veloursb et des robes de chambre brodéesc en or ? On n’est pas plus serinne que
moi et vous devez en convenir entre cuir et chair. Oui, mais ne t’y fie pas toujours,
tout ça sont autant de pièges que je tends à ta vertu et si tu avais le malheur d’y
tomber une seule fois, Dieu sait dans quel état tu en sortirais. Brefle, je te
conseille de ne pas aller de l’avant et d’y regarder à deux fois avant de lever les
yeux sur aucune toupie3 des
12 arrondissements. Tâchez, mon amour, de me faire un peu sortir ce soir, j’ai un
mal
de tête horrible et l’exercice me ferait du bien. Jour Toto, jour mon petit o.
Mon Dieu que je serais heureuse si vous vouliez me donner votre chère
petite farimousse réduite d’après le procédé…
Turlututu, le nom n’y fait rien. Je vous baiserais partout et ailleurs autant de fois
et plus que vous ne le voudriez, mais, mais hélas ! ça n’est pas pour moi que les
portraits chauffent.
Juliette
1 Il ne s’agit pas simplement d’une façon de parler : Juliette observe vraiment Hugo jusqu’à ce qu’il ait tourné le coin de la rue, en général pour vérifier qu’il aille bien dans la bonne direction.
2 Comme Juliette y fait allusion à de nombreuses reprises, Hugo, grand marcheur, apprécie d’observer les fenêtres le soir ou la nuit lorsqu’il se promène dans la rue, dans le but d’apercevoir des silhouettes de femmes (voir par exemple la lettre du 29 avril). D’ailleurs, le poète agit aussi de la sorte avec Juliette qu’il épie parfois de l’extérieur lorsqu’elle a allumé ses bougies.
3 Toupie : femme de mauvaise vie.
a « m’abandonne ».
b « velour ».
c « brodé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
