« 21 octobre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 295-296], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7540, page consultée le 06 mai 2026.
21 octobre [1837], samedi après-midi, 1 h. ½
Vous savez bien que je vous aime, mon cher petit homme. Je pourrais me dispenser de
vous l’écrire si ce n’était pas un bonheur pour moi de la répéter dans tout et à
propos de tout, cette chère petite phrase : mon Toto je
t’aime. Tu ne m’as pas dit en me quittant si tu souperais ce soir à la maison,
mais comme j’espère te voir tout à l’heure je te le demanderai et même je t’en prierai
car c’est si gentil et si doux que je voudrais que cela durât toute la vie.
J’ai
un mal de tête excessif. Cependant vous m’avez appliqué le GRAND REMÈDE. Je ne
comprends pas son opiniâtreté. C’est un mal de tête bas-breton.
Vous dites que
vous lisez mes lettres et pourtant jamais vous ne répondez aux nombreuses questions
que je vous adresse dedans. Par exemple quand irons-nous aux Metz, dans le
Val-du-Diable et sur les montagnes aux ocres déchirés par les
pluies1. Vous
gardez le plus profond silence sur cette question et sur bien d’autres aussi
intéressantes. Si vous étiez un Toto bien éduqué, vous me
répondriez chaque fois que je vous interroge et toujours d’une manière satisfaisante.
Je vous aime mon petit homme adoré. Je t’aime mon cher amour. Jour on jour mon
MAGISTRAT2. À bientôt n’est-ce pas ? Je baise vos petites mains.
Juliette
1 Allusion à un vers des Feuilles d’automne dans le poème « Bièvre » : « Les ocres des ravins déchirés par la pluie ». Il est intéressant de constater que Juliette évoque plutôt des « montagnes » et qu’elle mentionne des « pluies » au pluriel. Faut-il alors penser qu’elle a pu consulter un vers initialement envisagé, non retenu, que l’on trouve dans les fragments poétiques (« Océan vers », BnF, cote NAF 24 787) : « Les ocres des coteaux déchirés par les pluies » ? Le vers a été barré d’un trait ondulé (voir René Journet et Guy Robert, Contribution aux études sur Victor Hugo, vol. 1, Annales littéraires de l’Université de Besançon, Les Belles-Lettres, 1980, p. 19). Si Juliette a la réminiscence de ce vers original, c’est qu’elle a peut-être eu l’occasion de consulter les papiers de travail de Hugo antérieurs à leur rencontre.
2 Cette appellation en clin d’œil repose sur le fait que, depuis quelques jours, Hugo a décidé d’intenter un procès au Théâtre-Français.
« 21 octobre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 297-298], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7540, page consultée le 06 mai 2026.
21 octobre [1837], samedi soir, 6 h. ½
J’ai encore présente ta petite mine triste et fatiguée que tu avais tantôt quand tu
es venu me voir, mon cher adoré. Je ne m’explique que trop bien cet air-là, mon pauvre
courageux et dévoué petit homme. Tu as beau faire le vaillant, tes fatigues te
trahissent et je crains plus que jamais que tu ne sois à la veille d’être malade par
trop de travail et c’est à mon tour d’être triste et tourmentée, car je ne vois
rien[Après ce mot, Souchon a par erreur inséré une
partie de la lettre du lendemain (à partir de la moitié du 3e folio), omettant ainsi de transcrire toute la suite de la lettre actuelle.
On la trouve en revanche erronément insérée dans la lettre du lendemain éditée par
Souchon.] à faire pour t’empêcher de te tuer comme tu le fais toutes les
nuits1. Si nous pouvions vendre quelque chose, cela vaudrait cent millions de
fois mieux que d’exposer ta chère santé qui est mon seul vrai bien et sans laquelle
je
ne pourrais pas vivre. Mais tu as là-dessus des scrupules si enracinés que c’est le
diable pour te faire entendre raison. Je me risquerai cependant à t’en parler ce soir
car enfin il vaut mieux s’aider des ressources qu’on a à sa disposition dans les
moments difficiles que de tout compromettre en tombant malade.
Depuis que tu es
parti j’ai le cœur rempli d’inquiétude. Je m’en veux de ne t’avoir pas pressé plus
que
je ne l’ai fait pour savoir si tu souffrais et où tu souffrais. Tu es si généreux,
toi, que c’est avec une fanfaronnade sans exemple que tu nies la fatigue et
l’abattement de sorte que tantôt je craignais de me tromper en prenant ta
préoccupation pour un symptôme alarmant. Oh mais si tu reviens je ne serai pas si
délicate et je ferai une enquête minutieuse de toute ta chère et adorée petite
personne.
Juliette
1 Hugo a achevé le poème « Tristesse d’Olympio » qui figurera dans Les Rayons et les Ombres. Il est daté du 21 octobre 1837.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
