« 28 juillet 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 83-84], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12034, page consultée le 25 janvier 2026.
28 juillet [1845], lundi matin, 8 h.
Bonjour, mon aimé, bonjour, mon adoré petit Toto, bonjour, comment vas-tu
mon cher petit infirme ? Tu sais, ou plutôt, tu vas savoir que nous
sommes stupides tous les deux. Si nous avions lu avec attention l’avis
qui enveloppait le papier Fayard1, nous aurions vu
qu’il fallait, pour détacher le papier, l’enduire d’huile la veille ou
au moins quelques heures auparavant et nettoyera la place en la
frottant avec de l’huile chaude. Tout cela nous a échappé à toi comme à
moi, mais nous n’en demeurons pas moins parfaitement stupides. Quand je
pense que j’aurais pu t’épargner une demi-heureb d’atroces et
d’agaçantes souffrances, je suis furieuse contre moi. Dorénavant
j’apprendrai par cœur tous les prospectus des marchands d’orviétan2. Je ne m’en rapporterai plus à vous.
Pour celui que tu as maintenant, nous l’enlèverons dans les formes
prescrites, ça ne sera pas malheureux.
Jour, Toto, jour, mon cher petit
o, Papa est bien i, mais il faut le dire vite. Baisez-moi, je vous aime. Vous ne
voulez donc plus me faire sortir, mon Toto ? Voilà plus de trois mois
que cela ne vous est arrivé. Je ne vous tourmente pas souvent à ce
sujet, mon amour, parce que je sais que vous travaillez, mais cependant
j’en suis triste et je me dis qu’il y a eu bien des moments depuis trois
mois pendant lesquels vous auriez pu me faire sortir si vous l’aviez
bien voulu. Si j’ai tort, je t’en demande humblement pardon. Si j’ai
malheureusement raison, je te supplie d’en avoir des gros remords et de me faire sortir aujourd’hui
même, puis demain, puis après-demain, puis les jours suivants en
expiation.
En attendant, je vous aime sans la plus petite rancune,
sans la moindre amertume, je vous aime de tout mon cœur comme si vous ne
me faisiez jamais de chagrin. Je vous adore.
Juliette
1 Papier chimique utilisé pour soigner les inflammations.
2 Marchand d’Orviétan : Charlatan qui vend des drogues sur la voie publique.
a « nétoyer ».
b « une demie heure ».
« 28 juillet 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 85-86], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12034, page consultée le 25 janvier 2026.
28 juillet [1845], lundi soir, 6 h. ¾
Tu viens de me quitter, mon amour bien aimé, il me semble que tu as emporté avec toi la lumière, la joie et le bonheur. Il fait déjà sombre dans ma chambre et triste dans mon cœur. Je ne m’habituerai jamais à ne pas te voir pas plus que je ne suis habituée à te voir. La première m’est aussi douloureuse que le premier jour et la seconde excite en moi le même enthousiasme et le même ravissement que la première fois. Je ne suis pas plus blasée sur l’une que sur l’autre de ces deux choses, quoiqu’il y ait bientôt treize ans que cela dure. Je t’aime mon Victor chéri, je voudrais être belle, jeune, bonne, spirituelle et aimable pour te plaire et être digne de toi. Hélas ! je n’ai que mon amour. C’est plus qu’il ne faut pour remplacer toutes ces charmantes qualités si tu m’aimes, mais c’est un défaut de plus si tu ne m’aimes pas. Tu m’aimes, n’est-ce pas ? Ô oui, tu m’aimes. Il est impossible que tu ne m’aimes pas. Un amour comme le mien en inspirerait à la haine en personne. Aussi je crois que tu m’aimes. J’ose être sûre que tu m’aimes. Je suis heureuse, je te bénis et je t’adore. Si tu peux venir de bonne heure ce soir, je serai bien contente et je pousserai mon fameux cri de guerre : quel bonheur !!! Les occasions deviennent de plus en plus rares où je pourrais le pousser à propos, aussi je finirai par l’oublier si tu n’y prends pas garde. En attendant, cher bien-aimé, bien adoré, et bien désiré Toto, je te baise des millions de milliards de fois.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
