2 février 1843

« 2 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 103-104], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4055, page consultée le 24 janvier 2026.

Certainement, non, cela ne compte pas. Car cela n’en vaut pas la peine quand il s’agit de cela. Car, mon adoré bien-aimé, un moment de ta vie, une étreinte de ta main, la douce chaleur de ton corps sont autant de ravissements pour moi qui t’aime depuis bientôt dix ans comme le premier jour où je te reçus dans mes bras toute transportée d’amour et de bonheur. Tu t’en souviens, n’est-ce pas mon bien-aimé ? Eh ! bien c’est toujours la même chose. Dès que je te vois, pauvre ange, je suis fâchée de savoir que tu n’as pris aucun repos cette nuit. Je tremble que ton courage ne te joue quelque mauvais tour et que tu ne tombes malade au moment où tu t’y attendras le moins. Tu devrais, puisque tu sais que tu travailles presque toutes les nuits, te réserver les matinées libres de tout souci et de toute affaire au dehors et au dedans. Après cela, je sais bien que dans ce moment-ci tu es plus encombré que jamais, mais mon pauvre ange, si tu n’y prends pas garde tu tomberas malade avant qu’il soit peu et alors qu’est-ce que je deviendrai moi ? Je n’ose pas y penser. Je t’en suppliea mon adoré, par pitié pour moi, aies-en un peu pour toi-même.
Tu as vu comme j’étais agitée ce matin ? Eh ! bien presque toutes mes nuits sont comme cela. J’ai d’affreux cauchemars dans lesquels je mourrais si je ne me réveillais pas, ou bien j’ai des bonheurs impossibles qui me feraient regretter, encore plus vivement si je le pouvais, que vous ne soyez pas auprès de moi pour les rendre possibles. Toutes ces choses constituent, depuis bientôt trois ans, une existence de CUCURBITACÉEb dont je commence à me lasser. Si je n’ai pas mon petit voyage cette année je ne sais pas ce que je deviendrais, très sérieusement, mon cher adoré. Mais j’espère en toi et je prends patience le mieux que je peux en grignotantc mes souvenirs de bonheur. J’ai besoin de me ravitailler car je suis à CHESSE.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « suplie ».

b « curcubitacée ».

c « grignottant ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.

  • Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
  • 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
  • 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
  • PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
  • 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.