« 8 novembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 205-206], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11446, page consultée le 25 janvier 2026.
8 novembre [1842], mardi après-midi, 3 h. ¾
Je viens d’écrire à Jourdain, à Mme Pierceau et à
ma lingère qui depuis deux mois ne me rend pas les bonnets qu’elle a à blanchir à
moi.
J’ai remis de nouveau la Cocotte en pénitence pour m’avoir mordue deux fois au sang le doigt et la lèvre. Décidément, sa passion pour l’académicien la
rend féroce envers le pauvre sexe. Si cela continue, je la laisserai continuellement
en retenue pour lui apprendre l’affabilité et le savoir vivre en société. Je n’ai
pas
encore pu songer à ma toilette depuis que tu es parti. Je ne sais pas comment font
les
autres femmes qui travaillent, qui sortent, et qui trônent dans leur intérieur et
ailleurs. Moi je ne fais rien, je sors très peu et je suis toujours en souillon chez
moi. Décidément, les affaires de cœur prennent trop de place dans la vie et en
laissent trop peu pour les autres. Je suis d’avis qu’il ne faut rien aimer dans ce
monde et dépouiller l’invalide le plus possible dans toutes
les conditions possibles. Je ris mais je n’en ai pas envie car je pense à quelle
révélation de l’improbité de cette affreuse servarde a du faire de ravage sur ce pauvre malade déjà si affaibli par la
maladie1. Je voudrais que la mère Lanvin fût déjà de retour pour savoir comment il a passé la nuit et où
il en est avec ce monstre hideux. Je désire, puisque le mal est irréparable du côté
de
l’intérêt, qu’elle lui soit assez indifférente pour supporter ses soins jusqu’à la
fin
car ce n’est pas dans ce moment-ci que le pauvre vieillard peut se passer des soins
quotidiens auxquelsa il était habitué
depuis si longtempsb. Je désire
donc de tout mon cœur que de quelque façon, cela s’arrange, cette stryge2 reste auprès de mon père jusqu’à la fin.
Je t’aime, mon Victor
adoré. Je t’aime de toute mon âme. Quand te verrai-je, bientôt, n’est-ce pas ? Je
t’attends et je te désire de toutes mes forces et encore plus. Je baise vos petites
pattes.
Julilette
1 Une dispute a éclaté deux jours auparavant entre Juliette et la compagne de son oncle, René-Henry Drouet. Celui-ci, qu’elle considère comme son père, est gravement malade.
2 Stryge : monstre mythologique à tête de femme et, par extension, sorcière.
a « auquel ».
b « long-temps ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
