« 3 décembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16332, f. 128-129], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11296, page consultée le 24 janvier 2026.
3 décembre [1837], dimanche midi
Bonjour mon cher petit homme bien aimé. Je suis toujours un peu grinchi grinchou.
J’ai un mal de tête absurde et de plus j’ai fait de mauvais rêves. Ne vous étonnez donc pas, mon petit homme chéri, si je suis encore plus
maussade et plus bête que d’habitude mais extasiez-vous si vous le voulez de ce que
je
vous aime toujours également dans toutes les circonstances de ma vie, bonnes ou
mauvaises. À quelque heure que ce soit, je vous aime de toute mon âme. Ceci n’est
pas
une banalité comme vous pourriez le croire au premier aspect. C’est la chose la plus
rare et la plus vraie qui se soit jamais dite et sentie. Oh ! oui. Je t’aime mon
Victor. Je ne te le dis pas bien parce qu’il est difficile d’être et de paraître. Je suis amoureuse. Voilà
pourquoi je parais bête mais au fond je ne suis que stupide.
Jour mon petit Toto. Est-ce que tu ne viendras
pas de bonne heure aujourd’hui ? J’ai tant besoin de te voir. J’espère tant me
remonter auprès de toi que d’ici là je vais me laisser aller à deux cents pieds sous
l’ennui1 pour que tu aies
plus de gloire à m’en retirer. Je ne sais pas si Mme Pierceau viendra tantôt. Dans
tous les cas ça m’est égal et si tu venais je préféreraisa qu’elle restât chez elle. Je n’ai
besoin que de toi. Je n’aime que toi. Je ne pense qu’à toi. À force de te le dire
je
le sens mieux que la première fois. Je t’aime tant.
Juliette
1 Hyperbole sur le modèle de l’expression « à six pieds sous terre », profondeur à laquelle on creuse une tombe.
a « préférais ».
« 3 décembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16332, f. 130-131], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11296, page consultée le 24 janvier 2026.
3 décembre [1837], dimanche soir, 5 h. ½
Il est déjà bien tard mon cher petit homme et je ne vous ai pas encore vu. Je suis bien triste et j’ai bien froid car je ne fais qu’allumer mon feu seulement maintenant. Je n’ai vu ni Mme Pierceau ni mon blanchisseur. Il paraît que tout le monde vous copie platement. Si vous m’aimiez cela n’arriverait pas. Je suis bien triste, allez. Si vous ne venez pas avant le dîner il est probable que vous me trouverez couchée et malade car déjà ça se mitonne on ne peut mieux. Heureusement que nous n’avons plus que deux jours d’ici à mardi. Dieu merci, le procès perdu ou gagné sera terminé pour ne plus recommencer1. J’espère qu’alors vous aurez un peu plus de temps pour penser à moi et que je vous verrai un peu plus de cinq minutes tous les jours. Je grogne mon Toto parce que je t’aime. Plus j’ai d’ennui et d’impatience et plus c’est une preuve que je t’aime. Si tu ne le sais pas c’est que tu ne te connais pas à l’amour et que tu ne m’aimes pas. Tâche que je ne m’en aperçoivea pas trop ce soir car je suis déjà un peu malade et cela m’achèverait. Bonsoir pa, soirman. Voici Mme Pierceau. Je t’aime. Je t’attends plus que jamais et je t’aime davantage de minute en minute et je te baise de seconde en seconde de toute mon âme.
Juliette
1 C’est le 5 décembre qu’aura lieu l’audience devant la Cour royale de Paris dans le cadre du procès entre Victor Hugo et la Comédie-Française, celle-ci ayant fait appel à la suite du jugement du Tribunal de commerce qui avait donné raison à Hugo (20 novembre).
a « apperçoive ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
