« 6 août 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 147-148], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6741, page consultée le 26 janvier 2026.
6 août [1837], dimanche après-midi, 4 h. ¼
Je t’écris en toute hâte, mon bien-aimé, parce que je veux prendre mon bain tout de
suite. Je souffre d’une manière inquiétante pour notre voyage. Je vais essayer du
bain. Je ne sais pas ce que je ferais pour être en état de jouir du bénéfice de notre
voyage dans toute son étendue. Vous m’avez joliment attrapéea cette nuit vieux Toto et c’était
fièrement gentil. Vous devriez m’attraper toujours comme cela. Je vous en aimerais
joliment plus si je pouvais vous aimer plus.
Voici Mme Pierceau qui m’apporte un verre à
anse. Vraiment cette pauvre bonne femme me gâte. Je ne la mérite guère ni vous non
plus. Tout cela me retarde. Il faut cependant que je me dépêche. Je devrais bien
abréger mes mamours1 avec vous puisque vous ne
les lisez plus. Hum… Si je n’avais pas tant de plaisir à vous les écrire, même vous
ne
les lisant pas, je les supprimerais tout d’un coup. Venez de bonne heure vieux
sournois et apportez-moi un brin d’herbe de votre villa pour me faire voir que vous
avez pensé à moi. Et puis je vous baise des pieds aux mains et généralementb tout ce
qui peut se baiser y compris la fameuse lettre de l’alphabet2. Vous savez d’ailleurs que j’ai besoin de vous pour me
frictionner. Soirpa, soir man. Je t’aime.
Juliette
1 À l’origine, et dès le XVIIe siècle, le mot au singulier est une agglutination de « ma amour » qui donne la forme élidée « m’amour », adresse hypocoristique à la femme aimée. Au pluriel, dans le sens de « caresses », « cajoleries », « marques de tendresse », le mot se rencontre dans certains patois mais n’est attesté que tardivement, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Certains dictionnaires proposent comme première occurrence dans la littérature une citation tirée des Misérables (1862).
2 Allusion au Q, lettre de l’alphabet que Juliette évoque souvent pour le jeu de mots à valeur érotique.
a « attrappé ».
b Après ce mot, Juliette a omis de biffer « quelconque » que nous n’avons pas transcrit pour préserver la clarté de la syntaxe.
« 6 août 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 149-150], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6741, page consultée le 26 janvier 2026.
6 août [1837], dimanche soir, 6 h. ¾
Mon cher petit homme, vous êtes à Fourqueux1 où vous avez déjà tourné votre orgue, barbare que vous
êtes2, moi pendant ce temps-là je m’ennuie. Je crois que vous
travaillez. Si vous croyez que c’est là ce qui rend une femme heureuse, vous vous
trompez. Je suis vraiment abandonnée comme un pauvre chien. Personne ne songe à venir
me voir seulement. Vous, vous êtes censéa travailler. J’ai de bons moments pour être [illis.] mais j’ai aussi
de bien mauvais quarts d’heure qui ne sont pas le moins du monde de MATELAS3.
Vous vouliez m’empêcher de lire vos
admirables vers ce matin. Vous êtes aussi par trop féroce car enfin qu’est-ce qui
peut
le plus me faire prendre patience pendant vos absences ? C’est de voir les
chefs-d’œuvreb que vous
avez créés loin de moi. Je serais joliment attrapée si vous veniez me dire que vous
souperez avec moi ce soir. Je crois que je vous livrerais la fameuse prime sur l’heure si vous étiez capable de me faire une aussi charmante surprise. Mais
non, vous êtes bien à Fourqueux, étalant vos grâces devant les beautés des environs.
Que le diable les emporte et moi avec pour avoir des idées de jalousie qui me monte
plus vite au cerveau que la moutarde au nez de tout individu qui en mange. Enfin et
une fois pour toutes je vous aime de tout mon cœur, de toute mon âme et je vous baise
en pensées.
J.
1 C’est dans ce village situé entre Bougival et Saint-Germain que la famille Hugo avait passé l’été 1836. Juliette commet-elle ici un lapsus (puisque c’est à Auteuil que la famille Hugo s’est installée pour l’été 1837) ? Ou bien Hugo est-il vraiment retourné une journée à Fourqueux en 1837 ? Les biographes semblent ignorer ce déplacement.
2 L’adjectif « barbare » que Juliette attribue à Hugo sert un jeu de mots fondé sur le complément du nom manquant (orgue « de Barbarie »). – L’orgue de l’église de Fourqueux, que Léopoldine et Adèle tiennent parfois pendant les messes, a souvent été évoqué par les intimes de la famille. Victor Hugo y fait allusion dans le poème des Chants du crépuscule intitulé « Dans l’église de *** ».
3 Jeu de mots qui fonctionne avec ce qui précède dans la phrase : un « cardeur de matelas » est un ouvrier qui redonne aux matelas leur forme primitive en en démêlant les fibres textiles ; ainsi, dans le langage populaire, « carder ses matelas » signifie mener une vie de débauche, s’étendre souvent sur son matelas (et par là en carder la laine ou le crin), d’où l’amalgame aisé avec l’expression « un quart d’heure de matelas ».
a « sensé ».
b « chefs-d’œuvres ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
