« 2 décembre 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 384-385], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7208, page consultée le 24 janvier 2026.
Guernesey, 2 décembre 1855, midi ¾
Encore un anniversaire passé en exil1,
mon cher adoré, encore un cercle lumineux ajouté à ta divine auréole,
encore une racine de plus à mon amour. Il y a aujourd’hui quatre ans que
je te suivais de rue en rue à Paris à travers le crime hideux de
l’infâme Bonaparte, en proie à toutes les anxiétés du danger que tu
courais au milieu de ce peuple lâche et de cette armée trahison. Ce que
j’ai souffert pendant ces lugubres journées ne peut se comparer et se
mesurer qu’à l’infini même de mon amour2.
Aujourd’hui, je n’ai plus peur pour ta vie, Dieu merci, mon grand et
sublime adoré, aussi je t’aime dans toute la plénitude de ma sécurité,
dans toute la sérénité de mon âme et avec tous les battements de mon
cœur. Où serons-nous l’année prochaine à pareille époque ? Nul de nous
ne le sait. Mais ce dont je suis sûre, moi, c’est de retrouver partout
mon amour pour toi entier et vivant. ET MAINTENANT EXPULSEZ-NOUS !3
Le pauvre petit Préveraud est toujours bien souffrant et bien grognon.
Sa petite femme est toujours bien dévouée et bien patiente. Mais tout
cela constitue un intérieur assez maussade et assez Diafoirant4. Tu devrais bien venir me prendre pour faire un
petit tour de promenade au soleil. En attendant, je M’AMUSE à compléter
un rhume de cerveau que j’ai ébauché hier dans cette petite infirmerie
étuve (LISEZ : PARLOR5). Dans ces moments-ci, je me suis mise au frais dans ma
petite chambrette d’où je vous décoche toutes ces jolies choses très peu
barbelées y compris des volées de baisers que je lâche aux quatre vents
de Hauteville House.
Juliette
1 Juliette fête comme un événement heureux pour elle l’anniversaire du coup d’État du 2 décembre 1851. Victor Hugo avait quitté Paris pour Bruxelles le 11 décembre, où elle l’avait rejoint deux jours plus tard.
2 Victor Hugo raconte ces journées dans Histoire d’un crime.
3 Formule employée par Victor Hugo dans la Déclaration du 17 octobre où il prenait fait et cause pour les proscrits chassés de Jersey.
4 Néologisme formé sur le nom propre Diafoirus, personnage du Malade Imaginaire. C’est M. Préveraud qui est souffrant.
5 En anglais, le salon.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
