« 10 mai 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 193-194], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7071, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 10 mai 1855, jeudi après-midi, 3 h. ½
Je viens de faire une chose tellement monstrueuse et tellement contre nature, qu’il est impossible que je ne sois pas dangereusement malade et à la veille de crever, ce qui ce serait pas dommage car je ne regretterais pas après l’affreuse lâcheté que je viens de commettre envers moi-même. Je viens de donner… Non, ce n’est pas vrai, si, c’est moi qu’est une menteuse. Je viens de me voler un de tes dessins. Je ne sais qui me retiens de me conduire moi-même et sans assistance d’aucun centenier à l’hôpital comme une voleresse1 et une pas grand chose que je suis. Mais conçoit-ona cela ? Bien sûrbje n’étais pas moi et quelque hideuse filoute s’était glissée dans ma peau pendant que je courrais la prétentaine après votre cœur. Je n’en porte pas moins la peine peu s’en faille que je ne me CALCAFTRISE moi-même pour l’exemple aux Juju présentes et à venir. Certes on enc a pendud qui le désirait moins que moi. Mais c’est affreux ! Mais c’est horrible ! Mais c’est immonde ! Mais je ne me le pardonnerai jamais ! vengeance ! vengeance ! vengeance et la mort ! Il est probable que l’ours Charrassin avait avalé quelque infusion de crapaud séché et que le CHARME a opéré sur moi par réfraction et voilà comment je me suis trouvée poussée malgré moi à lui donner... hélas ! à lui donner, oh ! là ! là ! à lui donner… Ah ! mon dieu !… à lui donner…. Ouf, j’étrangle de rage, à lui donner un de vos dessins !!!!!!e
1 Il semble que ce mot soit jersiais : Victor Hugo dans L’Archipel de la Manche rapporte les paroles de servantes natives de l’île : « L’une avait dit à l’autre : Je ne reste pas avec une beuveresse, et l’autre avait répliqué : Je ne reste pas avec une voleresse », cité par Jean-Marc Hovasse ouvrage cité, t. II, p. 99.
a « concois-t-on ».
b « bien sûre ».
c « on on ».
d « pendue ».
e Les cinq points d’exclamations courent jusqu’à la fin de la ligne.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
