« 6 octobre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 21-22], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8773, page consultée le 26 janvier 2026.
Jersey, 6 octobre 1852, mercredi matin, 9 h.
Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour, mon doux amour, bonjour. J’ai eu mes petites aventures hier au soir. D’aborda une pluie grêlée à triple courant d’air. Puis un embarras de charrettes en sens inverseb, entre lequel je me suis trouvée, ne sachant à laquelle donner la préférence pour me faire écraser. Puis enfin un énorme LOUP GAROU jersiais, lequel m’a fait prendre mes jambes à mon cou jusqu’à la maison du Français1. Tu vois que rien n’a manqué à mes impressions de voyage, si ce n’est le jambon d’ours, qu’à la rigueur ma timide [illis.] de mouton pouvait remplacer. Je me suis séchée en hâte et puis j’ai soupé comme si de rien n’était, me promettant de recommencer aujourd’hui cette expédition périlleuse et de la continuer jusqu’à extinction de bravoure et de jambes. En attendant je suis très vexée parce que voilà la pluie qui reprend son tic avec une nouvelle intensité. Ce qui t’empêchera probablement de venir et, ce qui est aussi pire, qui t’enrhumera. Mais aussi pourquoi ne pas acheter tout de suite ton caoutchouc2 ? Quel obstacle y-a-t-il à ce que tu te garantissesc le plus tôt possible contre les déluges de rhumatisme et de sciatiques qui tombent en cataractes serrées des urnes du bon Dieu ? Quant à moi, je n’en vois aucun si ce n’est ta paresse invincible pour touted espèce d’ [action ?]. J’en excepte celle de chercher un encrier jusque sous les jupons des femmes. Taisez-vous, vilain sale, et couvrez-vous tout de suite, je vous l’ordonne. Êtes-vous allé à votre réunion hier au soir ? À quelle heure en êtes-vous revenu ? Étiez-vous seul ? Vous me direz tout cela quand je vous verrai. Mais quand vous verrai-je ? Dieu et le baromètre le savent et moi je continue de vous adorer.
1 À élucider.
2 Hugo pense s’acheter un imperméable Mackintosh.
a « dabord ».
b « en sens invers ».
c « garantisse ».
d « tout ».
« 6 octobre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 23-24], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8773, page consultée le 26 janvier 2026.
Jersey, 6 octobre 1852, mercredi midi
Ce serait bien le moins, mon cher petit homme, que tu me fasses profiter de ton
courage à braver le vent et la pluie en venant un peu plus tôt chez moi et en y
restant un peu plus tard. Jusqu’à présent je vois que tu t’exposesa beaucoup pour trop peu de profit pour
moi. Il faudraitb aviser à régler
cela un peu plus avantageusement pour moi. Très sérieusement, mon doux adoré, puisque
tu prends la peine de venir par ce temps de Ponto1, il faut au moins que ce soit pour
plus d’une minute. Autrement ce n’est qu’un regret de plus ajouté à l’inquiétude de
te
savoir exposé à toutes les avanies de la saison. Du reste, mon cher petit homme, je
ne
serai tranquille que lorsque tu seras imperméable, au physique et au moral. Jusque-là
je me permets de trembler pour ta chère petite carcasse et pour mon bonheur qui y
est
si fortement attaché.
Dites donc, mon cher petit homme, je vous trouve bien
discret sur votre courrier d’aujourd’hui. Il me semble pourtant qu’il ne vous en
aurait pas plus coûtéc de m’apporter
toutes vos lettres qu’une seule. Cette manière de me trier votre correspondance me
déplaît plus qu’elle ne me fait plaisir et j’aimeraisd beaucoup mieux rien que cette confiance dérisoire. Je te le dis
très sérieusement, mon amour, parce qu’au fond je suis jalouse et humiliée. Si tu
crois devoir me cacher une partie de tes relations, il serait plus simple et moins
blessant de me les supprimer toutes. De cette façon, je n’éprouverai pas de
désappointements mortifiants au moment où je crois le plus à ton expansion. Tout cela
sans la moindre humeur, mon cher adoré, et en espérant que tu ne me caches rien de
ce
qui intéresse notre [illis.]
Juliette
1 Jeu de mots sur « temps de chien » puisque le chien de Victor Hugo s’appelle Ponto.
a « t’expose ».
b « faudrai ».
c « coûter ».
d « aimerai ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
