« 7 juin 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 113-114], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8563, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 7 juin 1852, lundi matin, 7 h.
Bonjour, mon pauvre doux adoré, bonjour je t’aime.
La mort de M. Pradier ne m’a autant attristée que parce qu’elle
touche de si près à la mort de ma pauvre enfant1. Ajoutes-y le regret amer de savoir qu’il est mort sans avoir
tenu la promesse sacrée qu’il avait faite à sa fille2. Maintenant tout est fini pour
lui en cea monde. C’est à ceux qui
restent à lui pardonner et à prier Dieu pour lui. C’est ce que j’ai fait depuis hier
du plus profond de mon âme.
Cher adoré, j’accepte avec la plus pieuse
reconnaissance le souvenir que tu veux consacrer à la mémoire de ma pauvre bien-aimée.
Si quelque chose peut consoler sa pauvre âme là-haut de l’oubli si injuste de son
père, c’est de voir ta généreuse intention. Sois béni par moi sur la terre comme tu
l’es par elle au ciel. Cher petit homme, j’ai la tête toujours un peu malade. Je ne
sais pas même bien au juste ce que je t’écris tant la pensée m’échappe au fur et à
mesure que je veux la fixer sur le papier, mais je sais que je t’aime comme les anges
aiment Dieu. Je souffre mais je te souris, je suis triste mais je te bénis. Je n’ai
dans le cœur que de bons sentiments. J’ai l’esprit faible, mais j’ai le cœur fort.
Je
m’appuie sur ton amour et je traverse sans trébucher toutes les plus douloureuses
choses de la vie. Merci, mon Victor, merci mon bien-aimé, merci mon sublime adoré !
Tout ce que j’ai de bon en moi, c’est toi qui me l’inspire. Tout ce que j’ai eu de
bonheur, c’est à toi que je le dois. Tu es véritablement pour moi le Dieu visible
et
rayonnant dont je baise les pieds avec dévotion.
Juliette
1 Claire Pradier, décédée le 17 juin 1846.
2 Le sculpteur et père de Claire, James Pradier avait promis d’exécuter le monument funéraire de sa fille. Il est mort avant de l’avoir réalisé.
a « se ».
« 7 juin 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 115-116], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8563, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 7 juin 1852, lundi après-midi, 1 h.
Est-ce que tu aurais été souffrant cette nuit, mon pauvre-bien aimé, que Suzanne t’a trouvé encore au lit et Charles auprès de toi ? Quoi qu’elle disea que tu paraissais comme à l’ordinaire, je ne suis pourtant pas tranquille. Mon Dieu, épargnez-moi cette épreuve de voir mon pauvre adoré malade. Je suis dans une disposition de corps, d’esprit et de cœur à m’effrayer de tout dans ce moment-ci. Pourquoi ? Je n’en sais rien mais j’ai peur. Je ne suis rassurée que lorsque je suis avec toi, bien près de ton cœur. Mon Victor bien-aimé, je te supplie, si tes affaires te le permettent de venir travailler auprès de moi dès que tu le pourras. D’ici là je vais faire tout ce que je pourrai pour me rassurer, mais je n’ai pas beaucoup de confiance en moi. Je vais tâcher de retrouver du courage dans ma chère petite besogne. Il n’y a que cela au monde qui puisse me donner la force et la patience de t’attendre. Tout le reste m’est insupportable. Cher adoré, j’aurai un conseil à te demander au sujet de Pradier et de ma fille. Je voudrais savoir si je pourrais avoir la figure moulée qu’il a faite d’après son souvenir, figure d’ange retournant au ciel et qu’il m’a dit être très ressemblante. Tu me diras jusqu’à quel point je peux faire cette demande aux héritiers. En attendant, il m’est pénible de penser que cette figure, si elle est ressemblante, aille à des étrangers et à des indifférents, moi encore vivante. Mon Victor adoré, je ferai ce que tu croiras me conseiller et je t’en remercie d’avance avec toute ma reconnaissance, toutes mes bénédictions et tout mon amour.
Juliette
a « dises ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
