« 15 septembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 257-258], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12638, page consultée le 26 janvier 2026.
15 septembre [1850], dimanche matin, 7 h. ½
Bonjour, mon doux aimé, bonjour, mon cher petit homme, bonjour. Malgré mes
recommandations vous aviez oublié votre eau de menthe hier mais je vous l’ai envoyée
par Suzanne. J’espère qu’on vous l’aura
remise. Du reste, mon amour, je sais que vous n’étiez pas rentré à dix heures. Il
paraît qu’à cette heure-là vous pouvez marcher et parler sans vous fatiguer ? Je ne
m’y oppose pas, bien au contraire. Si vos conversations n’ont rien de criminelles
et
n’ont pas pour interlocuteurs des chaumontels
femelles.
Eh ! bien, mon petit homme, irez-vous à Petit-Bourg1 ce matin ? Vous ne paraissiez pas en avoir beaucoup envie hier.
Peut-être la belle Lucas2 n’y
sera-t-elle pas ? Alors je comprends votre indifférence pour cette fête champêtre
mélangée d’ambassadeur du [Népal ?] et autres orfèvreries du même
genre. Quant à moi, mon cher petit Toto, je préfère que vous passiez la journée avec
moi et que vous me conduisiez ce soir chez mes marquis3. Ce serait tout profit pour moi tandis que votre
villégiature ne me donnerait que le plaisir trop court de vous voir un instant ce
matin. À propos de voir je vous dirai que je suis déjà entrée dans la salle à manger
et que j’ai contemplé votre nouveau chef-d’œuvre4. C’est vraiment miraculeux. Les tableaux à l’huile n’ont pas
tant de vigueur et tant de nuances que vos simples dessins à l’encre. C’est
prodigieux. Comme il était parfaitement sec je l’ai relevé avec son lit très délicatement et je l’ai posé sur la grande table sans
aucun dérangement. Vous l’y trouverez quand vous viendrez, ainsi que tout votre
attirail de peintre et de grand artiste. En attendant je vous baise à mort.
Juliette
1 Société de Petit-Bourg, œuvre philanthropique en faveur des enfants pauvres et des jeunes délinquants. Victor Hugo en est le président de mai 1848 à juin 1850.
2 S’agit-il d’Alphonsine, la fille d’Hippolyte Lucas, ou de sa femme ?
3 M. et Mme de Montferrier.
4 Depuis le mois d’août 1850, Victor Hugo s’est installé un atelier de peinture dans la salle à manger de Juliette Drouet. Chaque matin, il s’adonne à cette activité en dessinant la vue de Paris ou en réalisant de grandes architectures issues de son imagination.
« 15 septembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 259-260], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12638, page consultée le 26 janvier 2026.
15 septembre [1850], dimanche matin, 11 h. ¼
Il paraît presque certain que vous n’irez pas à Petit-Bourg aujourd’hui, n’est-ce pas mon petit homme ? Car il me semble que vous seriez déjà venu me le dire et que vous seriez près de partir, sinon parti ? Au point de vue de l’hygiène je le regrette pour vous à qui l’air de la campagne ne peut faire que du bien, au point de vue de mon égoïsme et de ma jalousie j’en suis très contente parce que je vous verrai plus longtemps et que je suis sûre que pendant que vous êtes avec moi vous n’êtes pas avec d’AUTRES POLÉMA, certitude que Mme Lapalisse elle-même n’aurait pas reniée. Mais pour que mon outrecuidante certitude ne soit pas la plus honteuse des mystifications il faut vous dépêcher de venir bien vite travailler auprès de moi, sans cela où serait le profit pour moi entre votre présence à Paris ou votre partie de campagne ? Dépêchez-vous donc, mon cher petit homme, car je vous attends avec armes et bagages et mèche allumée. Hier je suis allée voir Eugénie, la pauvre femme va de mal en pire et je la vois changer d’un jour à l’autre d’une manière effrayante1. Hier au soir le mal était si grand et la douleur si vive qu’elle ne pouvait plus parler ni se tenir dans aucune position. C’était navrant à voir. Le médecin doit venir ce matin mais je doute qu’il puisse rien pour la soulager. C’est bien triste et bien lugubre. Il faut que je reporte ma pensée tout de suite sur toi, mon sublime bien-aimé, pour ne pas me laisser aller au découragement en voyant tant de souffrance. Je t’aime mon adoré, je te bénis mon Victor.
Juliette
1 Eugénie Drouet souffre d’hydropisie depuis le début du mois d’août 1850.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
