16 mars 1850

« 16 mars 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 66-67], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4181, page consultée le 26 janvier 2026.

Bonjour, mon bien-aimé, bonjour, mon noble et sublime adoré, bonjour, je t’aime avec respect et avec vénération. Je t’aime pour la noblesse de ton caractère, pour la générosité de ton cœur, pour toutes les divines vertus de ton âme. J’admire ton indulgence et ta douceur ineffable pour les méchants, les curieux et les lâches ! Je t’adore avec la pieuse et sainte dévotion que j’ai pour Dieu dont tu es pour moi la vivante et radieuse image. Comment vas-tu, mon Victor ? As-tu passé une bonne nuit ? Quant à moi j’ai beaucoup souffert de la tête et j’ai très peu dormi. Ce matin je ferais peur au diable et je n’ose pas me regarder moi-même tant ma figure est gonflée et hideuse1. Je doute, malgré la promesse que j’ai faite à Mme de Monferrier, que je puisse assister demain à son gueuleton patronymique. Outre que j’empêcherais les convives de manger par le spectacle dégoûtant de ma figure, je me sens trop souffrante pour me lever et surtout pour sortir de chez moi. Après cela d’ici à demain peut-être serai-je très jolie et très guérie mais j’en doute. Je crois plutôt le contraire si j’en juge d’après ce que j’éprouve maintenant. À part la souffrance je ne serais pas fâchée de rester chez moi demain, surtout si tu pouvais ne pas me quitter. Mais dans l’état où je suis et loin de toi rien ne me plaît, pas même la tranquillité et le silence. Je crains de rester toujours à l’état de galeuse et de lépreuse et d’être pour toi un objet de dégoût et d’horreur. Cette crainte que tout justifie n’est pas faite pour m’égayera. Aussi, mon pauvre adoré, c’est tristement que je te dis du fond du cœur et de toute mon âme que je t’aime plus que ma vie.

Juliette


Notes

1 Juliette Drouet qui souffre de la gale se verra conseiller par le Dr Triger de s’enfermer trois semaines consécutives et de subir un traitement médical pour purifier le sang. (Voir la lettre du 22 mars [1850], vendredi matin, 8 h.)

Notes manuscriptologiques

a « égaier ».


« 16 mars 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 68-69], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4181, page consultée le 26 janvier 2026.

Que fais-tu, mon bien-aimé ? De quoi es-tu occupé, mon doux adoré ? À quelle misère, à quelle infortune consacres-tu ton dévouement désintéressé ? Pauvre grand généreux homme qu’on devrait aimer à genoux à l’égal d’un saint et d’un martyr et que la haine et la stupidité cherchent à tourner en dérision, je te bénis et je baise tes pieds avec une pieuse et tendre reconnaissance. Si tu pouvais voir le fond de mon cœur, mon noble adoré, tu serais bien fier et bien heureux tout grand et tout sublime que tu es. Je suis parvenue à force d’amour à te comprendre et à t’admirer dans toute l’étendue et la splendeur de ton génie. La maladresse de mes paroles n’empêche pas mon cœur de se fondre en adoration devant les choses grandes et surhumaines que tu fais. Aussi, mon Victor, je hais et je méprise tous les esprits assez petits, tous les cœurs assez vils, toutes les âmes assez basses pour te contester, pour te calomnier et pour t’envier. Tout mon être se soulève d’indignation comme si cela pouvait t’atteindre comme si tu n’étais pas au-dessus de ces immondes jalousies autant que le soleil est au-dessus de la fange. J’éprouve le même sentiment, en entendant certaines gens parler de toi, qu’éprouventa les bons dévots en entendant blasphémer Dieu. Mais je m’aperçois que je te force malgré toi et à regarder ces acarus humains, ces animalculesb microscopiques de la pensée et de l’esprit comme si tu avais le temps de regarder à la loupe ces infiniment petits nés de la crasse ignorance et de [l’acreté ?] de l’envie et de l’impuissance. Je te demande pardon d’arrêter si longtemps ton beau regard d’aigle sur ces dégoutantes infirmités humaines. Cher, cher adoré, reste dans les régions pures et sereines qui conviennent à ton génie. L’admiration et la reconnaissance ont des ailes pour s’élever jusqu’à tes pieds. La haine qui se traîne sur ses quatre pattes peut à peine lever sa hideuse tête plate pour jeter son petit coassement discordant et visqueux dans l’air. Pardon encore une fois, mon bien-aimé, de cette longue divagation si peu digne de toi. Je t’aime à deux genoux.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « éprouve ».

b « animacules ».


« 16 mars 1850 » [source : Collection Claude de Flers (juin 2013)], in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4181, page consultée le 26 janvier 2026.

Je suis bien triste, mon amour, car je n’aurai pas fait ta tisanea aujourd’hui et je ne pourrai pas te conduire à la séance de l’Assemblée. Hélas ! je te verrai à peine quelques minutes tantôt quand tu iras à la Chambre car ce soir tu assisteras à la première représentation de la Notre-Dame de Paris1. Demain, si je ne suis pas tout à fait hors d’état de me bouger, il faudra que j’aille à ce dîner de fête. C’est devenu presque obligatoire par les bonnes grâces de toutes sortes que ces braves gens ont pour moi et par l’aimable insistance qu’y met Mme de Montferrier. Ainsi, mon Victor, je prévois que je te verrai en tout cinq minutes en deux jours. C’est bien peu, pour un cœur affamé comme le mien, et je ne sais pas comment je ferai pour me résigner à cette portion congrue que me font les circonstances. Pour un peu je pleurerais à chaudes larmes tant je suis agacée et triste de cette vie : chacun de son côté. Vois-tu, mon petit homme, jamais je ne m’habituerai à ne pas faire de toi la seule préoccupation de ma vie et l’unique objet de mes actions. Ce n’est pas de ma faute mais c’est ainsi. Plus je vais et plus tu m’es indispensable. J’en suis arrivée au point de désirer d’être encore plus hideuse et plus souffrante demain qu’aujourd’hui pour avoir le droit de rester chez moi, sans impolitesse, à t’attendre et à te désirer dans mon coin toute seule. J’espère que j’y parviendrai car jusqu’à présent mes gales ne font que croître et qu’enlaidir2 : c’est infâme, c’est horrible, c’est effroyable ! Quel bonheur ! Quel bonheur ! Quel bonheur !

Juliette


Notes

1 La première de Notre-Dame de Paris de Paul Foucher a lieu à l’Ambigu-Comique le 16 mars 1850.

2 Juliette Drouet a la gale de mars 1850 à juillet 1851. Elle fait successivement appel à une somnambule, au docteur Triger puis au dermatologue Künckel pour s’en débarrasser. (Remerciements à Anne Kieffer, qui nous a fourni tous ces renseignements.)

Notes manuscriptologiques

a Juliette écrit « tisanne », comme le fait Victor Hugo.

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.