« 28 mai 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16363, f. 97-98], transcr. Marion Andrieux, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1822, page consultée le 01 mai 2026.
28 mai [1846], jeudi matin, 8 h.
Bonjour mon Victor chéri, bonjour mon cher petit homme bien-aimé,
bonjour. Comment vas-tu ce matin ? As-tu bien dormi cette nuit ? Ici nous allons assez
bien à la toux près. Quant à moi, je possède ma courbature complètea et je pense avec terreur au moment
où il faudra me relever tout à l’heure. Heureusement que lorsque je te verrai mes
jambes se dresseront d’elles-mêmes pour aller au devant de toi et te suivre jusqu’aux
Invalides si tu as le temps d’aller jusque là. Hier, après t’avoir quitté, j’étais
si
peu dans mon assiette que je voulais me mettre dans mon plat et y rester jusqu’à ce que tu repasses par là, mais le
souvenir de ta chère petite lettre qui m’attendait à la maison m’a redonnéb des jambes et je suis revenue à bride
abattue dans l’espoir de la trouver. Le facteur n’avait pas été aussi pressé que moi,
ce qui fait que je ne l’ai euec qu’au
moment du dîner. Cher adoré, mon Victor, mon ravissant petit homme, j’ai le cœur plein
d’adoration. Je voudrais baiser tes pieds. Je voudrais mourir pour ton service.
J’espère que je te verrai ce soir, l’Académie finit assez tôt il me semble ? Et puis
tu sais combien j’ai besoin de te voir et tu es si bon que je suis sûre que tu feras
tous tes efforts pour me donner cette joie aujourd’hui. J’y compte de toute ma
confiance en toi et de tout mon amour pour toi et je t’attends ce soir.
Claire dort dans ce moment-ci. Elle a un peu
toussé ce matin mais la nuit a été bonne. Toutes ces oscillations de mieux et de mal
m’empêchent de ressentir la joie qu’on a ordinairement quand on croit un malade sauvé.
Il est vrai que la malheureuse enfant est loin d’être hors de danger. Il faut toute
la
puissance de mon amour pour soutenir mon courage en présence d’une aussi triste
maladie. Chaque fois que le cœur me manque je pense à toi et je sens la force qui
revient comme si on me la versait goutte à goutte. Sois bénid mon Victor chéri pour tout le bien que
tu me fais. Sois heureux de mon amour car il est bien entier à toi. Je te baise de
toutes mes forces.
Ju
a « complette ».
b « redonner ».
c « eu ».
d « bénis ».
« 28 mai 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16363, f. 99-100], transcr. Marion Andrieux, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1822, page consultée le 01 mai 2026.
28 mai [1846], jeudi après-midi, 3 h. ½
Je t’écris de bonne heure, mon bien-aimé, pour que tu aies ton compte
de gribouillis quand tu reviendras tout à l’heure et surtout pour me faire plaisir
à
moi-même et me faire prendre patience en t’attendant. J’ai levé ma fille déjà et tout
à l’heure je la relèverai pour la seconde fois. Le médecin qui l’a vue assise en a
été
content. Son père est venu ce matin un instant comme d’habitude. Du reste il n’a rien
dit qui vaille la peine d’être retenu.
Je vais donc te voir tout à l’heure, Mon
Victor adoré, je sens déjà que les forces reviennent dans mes jambes et la joie qui
chante dans mon cœur. Je ne veux pas supposer aucune mauvaise chance. J’aime mieux
croire que tu viendras, il me semble que cela me portera bonheur et déjà cet espoir
est du bonheur. Jour Toto, jour, mon cher petit
o. Je vous aime. J’ai fait reporter mon plat à Paris aujourd’hui par Suzanne qui
avait bien besoin d’aller à la maison. Ici il m’embarrassait et on l’aurait cassé
et
j’y tiens parce que nous l’avons acheté ensemble. Tout ce qui me vient de toi me
semble chose sacrée. Seulement vous êtes une bête de ne m’avoir pas donné mes 23 F.
d’anciens que vous me devez une autrefois. Je ne vous ferai plus crédit parce que
vous
êtes mauvaise paie. Voime, voime, avec cela que
ça m’avancera à grand chose. Pendant ce temps-là le petit carton, le petit sachet,
la
petite ficelle rose et le petit machin s’en iront et j’en suis pour mes frais et de
bonne foi et de pêche à la..... ligne. Taisez-vous. Ça vous fera mal de parler avec
le
piquant que vous avez dans la geule. Taisez-vous. Je vois des gros nuages noirs bien
menaçants mais je sais que tu n’as pas peur et quant à moi je ne crains rien de ce
côté-là. Aussi, mon cher petit homme de mon âme, je t’attends avec confiance et je
t’aime de toutes mes forces pour te faire venir plus vite. Ce temps accable ma pauvre
fille et lui donne mal à la tête. Elle tousse beaucoup dans ce moment-ci. Peut-être
ne
la relèverai-je pas car elle est bien fatiguée. Mon Dieu, quand donc serai-je hors
de
toute inquiétude à son sujet ? Je ne veux pas t’attrister pour les derniers mots.
Je
t’aime mon Victor, tu es ma vie.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
