« 25 avril 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 409-410], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4916, page consultée le 05 mai 2026.
25 avril [1846], samedi soir, 10 h.
Je n’ai pas pu t’écrire jusqu’à présent, mon bien-aimé, et Dieu sait cependant si
je
me suis amusée. Il est temps, bien temps et plus que temps
que ma fille se guérisse1, que
Mme Luthereau
s’en aille, que ma pauvre tête se repose et que mon cœur reprenne ses fonctions sans
interruption ou plutôt sans intervention de tourments et d’angoisses de toute sorte.
Tantôt je venais de coucher ma fille et ne la trouvant pas mieux, je me laissais aller
au découragement quand est arrivé le père Triger qui après l’avoir auscultéea de nouveau a déclaré qu’elle allait mieux. Il m’a dit, à moi
en particulier, que l’air commençait à circuler dans le poumon gauche et qu’elle en
serait quitte pour un gros rhume. Cette nouvelle si ardemment et si péniblement
attendue m’a remis du cœur au ventre et maintenant il me semble que la calotte de
plomb que j’ai sur la cervelle se soulève un peu et que je commence à penser. Tu sais
ce que c’est, puisque tu es passé par là et bien plus que moi encore2. Aussi je ne m’excuse pas auprès de toi de la
maussaderie et de la morosité avec laquelle je t’accueillais quelquefois, quoique
au
fond de mon âme j’étais heureuse de te voir et que tout mon cœur se tournait vers
toi
comme vers le bon Dieu. Maintenant que je sais ma fille hors de danger, je pourrai
me
livrer sans contrainte à la joie de te voir, je pourrai te sourire, je pourrai te
dire
s’il a crié quand il m’a mordu3, je
pourrai lire les journaux et retirer mes trois ans de ficelle ou mes 1095 brasses
de
cordeau. [Dessinb].
Je conviens que ce dessin est un peu lâché mais cela tient à la fatigue
de la journée. Une autre fois je ferai mieux. En attendant, je vous donne celui-ci
pour vous faire prendre patience. Voime, voime,
baisez-moi scélérat et aimez-moi tout de suite je le veux. Baisez-moi encore,
entendez-vous et pour de VRAI.
Juliette
1 La tuberculose de Claire, dont les premiers symptômes sont apparus fin mars, et qui l’emportera en juin, n’a pas encore été diagnostiquée.
2 Hugo a veillé et soigné son fils Charles atteint du choléra en 1832. En 1843, il a perdu sa fille Léopoldine.
3 Citation à identifier.
a « oscultée ».
b Dessin :

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
