« 3 octobre 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16356, f. 209-210], transcr. Caroline Lucas, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5512, page consultée le 06 mai 2026.
3 octobre [1844], jeudi soir, 5 h. ½
Je t’aime, mon Toto, je ne te le dis pas pour te l’apprendre mais pour me faire le
plaisir à moi-même. Il me semble, quand j’écris ou que je prononce ces mots : je t’aime, que je te caresse de l’âme. C’est pour cela que je
saisis toutes les occasions de dire ou d’écrire ces deux mots si doux : je t’aime. Si j’avais cent bouches, je les emploierais toutes
à ne dire que cela. Si j’avais cent mains droites, elles seraient toujours occupées
à
t’écrire ces deux uniques mots. Si on pouvait avoir cent éternités, je les passerais
toutes les cents à répéter ces deux mots sous toutes les formes.
Quand te
verrai-je, mon Toto chéri ? Voici déjà la nuit. Je serais bien heureuse si elle
pouvait hâter ton retour. Je pense que tu es allé à l’Académie mais tu dois être libre
maintenant. N’oublie pas que je t’attends, mon Victor adoré, et que tu es mon amour
et
ma joie.
Suzanne est allée porter les paquets de
Claire. Du reste, elle a mis de l’eau dans
son vin en attendant qu’elle en mette dans mon jardin. Tout est donc pour le mieux.
Je ne t’ai pas attendu depuis hier pour payer Suzanne et pour faire ma dépense.
Je te dirai, mon Toto, que j’ai déjà pris 80 F. sur ton
argent et qu’il ne m’en reste pas un sou. Je t’en préviens pour que tu te hâtes de
l’emporter de chez moi. Hélas ! je voudrais bien que ce fût là le vrai remède contre
les dépenses, c’est-à-dire les besoins de toutes sortes qui se multiplient et
renaissent avec une vitesse et une facilité effrayantes.
Voilà, mon cher petit
homme adoré, où en esta ta pauvre Juju.
Elle ne demanderait pas mieux que d’avoir cent mille livres de rentes quitte à les partager avec toi. Voime, voime, ça serait dur cependant, mais enfin, on s’y résignerait en vue
du prix Montyonb1. Pourquoi faut-il qu’il s’en
manque de si peu pour compléterc
la somme ? C’est vexant. J’ai bien besoin de vous voir pour me faire avaler cette
piluled du diable2. Dépêchez-vous de
venir, je vous en pris, je vous en supplie, mon cher petit.
Juliette
1 Le prix Montyon est un ensemble de trois prix décernés par l’Académie française et l’Académie des sciences.
2 Les Pilules du diable est une pièce féerie en trois actes et vingt tableaux de MM. Ferdinand Laloue, Anicet-Bourgeois et Clément Philippe, Lauren. Elle fut représentée pour la première fois le 16 février 1839.
a « es ».
b « Monthyon ».
c « completter ».
d « pillule ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
