« 18 décembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 269-270], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12285, page consultée le 25 janvier 2026.
18 décembre [1845], jeudi, 10 h. ¾
Bonjour, mon Toto chéri, bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour, je
t’aime, et vous ? Je viens de décrotter ma robe et mon camail1. Ouf !
quelle corvée. J’ai cru que je n’en viendrais jamais à bout. C’est la
première fois de ma vie je crois, que je me suis autant crottée. Enfin
j’en suis venue à bout. Ce n’est pas sans peine et sans grognerie, tu en es bien sûr, n’est-ce pas,
mon Toto chéri ? D’abord c’est votre faute aussi. Qui est-ce qui
[n’] a jamais vu courir à bride abattue à travers
la boue, la pluie, les omnibus et les passants comme nous l’avons fait
hier ? C’est égal en somme. Je ne regrette pas ma peine et je suis toute
prête à recommencer aujourd’hui si vous voulez. Cher petit bien-aimé,
mon amour, mon Toto adoré, aucun ennui n’est comparable au bonheur
d’être avec toi, c’est bien bien vrai.
C’est aujourd’hui jour
d’Académie2. Si tu veux, j’irai te
conduire jusqu’à la porte et tu reviendras me chercher chez Mlle Féau. Que je suis bête. Je te dis cela maintenant [illis.]
tantôt et tu ne le liras que la nuit prochaine. C’est très bien imaginé
mais c’est que je crois toujours te parler quand je t’écris. Voilà
pourquoi je te dis tant de choses qui n’ont pas le sens commun à être
lues. Je t’aime, je te baise, je t’attends.
Juliette
1 Camail : Manteau court à capuchon.
2 Les séances à l’Académie française ont lieu le mardi et le jeudi.
« 18 décembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 271-272], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12285, page consultée le 25 janvier 2026.
18 décembre [1845], jeudi soir, 5 h. ½
Ce que tu m’as dit tantôt sur la nécessité d’aller à Hernani ce soir1 me tourmente et m’attriste, mon Victor, quoique je reconnaisse l’urgence qu’il y a pour toi à te montrer à ces stupides comédiens le jour où ils jouent dans ta pièce. Seulement je ne comprends pas la difficulté qu’il y aurait à m’y mener avec toi, même pendant que tu travailles ? Certes, je n’ai pas à me reprocher d’indiscrétion de ce côté-là, car jamais je ne te demande à mettre le pied dans aucun théâtre, excepté quand on donne tes pièces et que tu y vas... Je crois que te voici ? Je finirai mon gribouillis...
7 h.
Te voilà déjà parti, mon Toto chéri, et Dieu sait maintenant quand tu
reviendras. Je fais des vœux pour que tu ne sois pas en train de
travailler ce soir parce que peut-être tu viendrais me chercher. En
attendant, je viens d’avoir une petite scène étouffée avec ma servante que j’ai surprise buvant mon vin.
Elle a essayé de nier mais l’évidence était là, elle a dû se taire.
L’inconvénient de ce genre de grivèlerie, c’est de substituer de l’eau
rougie à votre vin et ainsi de toutes les autres provisions de la
maison, sans compter l’anse du panier qu’elle
doit faire nécessairement danser2, moi ne pouvant pas la surveiller. Tout se tienta dans ce monde et
surtout dans ce monde-là.
Pauvre adoré, je t’aime, je te le dis
toujours et jamais autant que cela est, pourtant.
Juliette
1 Hernani a été repris au Théâtre-Français le 2 décembre 1845. Le drame sera joué les 18 et 21 décembre 1845.
2 « Faire danser l’anse du panier » : pour un domestique, récupérer l’argent qui reste après les provisions, plutôt que de le rendre à son maître.
a « ce tient »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
