« 19 avril 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 73-74], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11923, page consultée le 24 janvier 2026.
19 avril [1845], samedi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon petit Toto bien aimé, bonjour, mon grand Toto, bonjour, le
bien-aimé de mon âme, bonjour.
Je me suis levée de très bonne heure
aujourd’hui et une partie de mes affaires est déjà faite. Je veux
éblouir ma vieille propriétaire par la propreté de mon logis et le luxe de ma toilette. Avec ça, c’est
aujourd’hui mon peignage à fond. Non, mais
sérieusement, je me dépêche de faire mon
ménage pour recevoir cette vieille bonne femme.
Comment va
ta gorge, mon Toto ? Te fait-elle moins souffrir qu’hier ? Je vais te
faire tout de suite ton eau de miel et celle pour tes yeux. Je n’ai pas
beaucoup profité cette nuit de ton retour. Tu es resté si peu et tu n’as
pas voulu que je me réveillasse tout à fait. Il faudra que je trouve
moyen de t’attendre en veillant. Pour cela, il n’y a rien de mieux
qu’une tapisserie et puisqu’il en faut une pour mon fauteuil, cela se
trouvera très bien, non seulement pour le fauteuil, mais aussi pour la
chaise qui s’use aussi vite et qui est en aussi mauvais état que le
fauteuil. De cette façon, je pourrai t’attendre sans dormir comme une
souche. Aujourd’hui tu pourras emporter ta tapisserie, la guipure1 et le petit tapis de cachemire. Ce sera fait et parfait, je l’espère. D’ici là, je te baise de
toutes mes forces.
Juliette
1 Guipure : dentelle de fil ou de soie, à larges mailles.
« 19 avril 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 75-76], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11923, page consultée le 24 janvier 2026.
19 avril [1845], samedi soir, 6 h. ½
Je serais assez disposée à grogner, mon amour, si je ne pensais pas à
tout ce que tu as à faire et si je ne savais pas combien tu es occupé et
tiraillé par toutes sortes de choses et de gens. Aussi, mon Victor
adoré, je me contiens et je ne trouve que des paroles de tendresse et
d’amour à te dire.
J’ai eu la visite de la propriétaire. Cela
s’est réduit à une simple visite de politesse de part et d’autre. Elle
doit m’envoyer son état de lieu. Je verrai sur quoi je ferai porter mes
observations s’il y en a à faire. Du reste, elle m’a gracieusement
accordé ce que je lui ai demandé pour les lieux d’aisance, une cuvette demi-anglaise. Ce sera plus propre que
l’espèce de lunette hideuse qui existe
maintenant. aJ’ai vu Duval qui a
apporté quatre petits rosiers Bengalepourpre. Jusqu’à présent, il m’a l’air d’un
honnête homme. Nous verrons s’il confirmera à la longue cette bonne
opinion. J’ai profité de sa présence pour écrire à Claire au sujet de son père1. Je verrais avec mécontentement qu’elle se fît prendre en grippe
par son père à cause de son mauvais caractère et de son amour-propre
féroce. Je lui écrisb à ce sujet très sérieusement et très tendrement2. Nous verrons ce que cela fera. En attendant, la
grande péronnelle me fait assez endiablerc. Cette dernière chose surtout m’a fait du
chagrin. Il serait triste d’avoir tant fait pour lui conserver
l’affection de son père et qu’elle la détruisît en un instant par
orgueil malade et vanité blessée. Enfin il faut espérer que cela ne sera
pas. Je la raisonnerai le mieux que je pourraid. Je t’aime, mon Victor, tu es beau, noble,
bon, charmant et sublime. Tu es tout et tu as tout, toi. Je t’adore.
Juliette
2 « Chère enfant, sois tendre et très expansive avec ton père. Montre-lui un visage doux et heureux. Qu’il sente que tu as du bonheur à le voir. / Si l’occasion amenait, en parlant, le sujet de ma visite à la pension sans avoir vu Charlotte, tu dirais que j’ai craint d’être indiscrète en demandant à la voir, malgré le plaisir que j’aurais eu d’embrasser cette chère enfant. » (B.P.U., Ms. fr. 1312, fragment non daté). Juliette s’était rendue à la pension le 15 avril pour annoncer à Claire la nomination de Victor Hugo à la pairie (Siler, t. III, p. 180).
a Douglas Siler commence ici la transcription.
b « je lui écrit ».
c « endiablée ».
d Douglas Siler arrête ici la transcription.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
