« 16 février 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 87-88], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5144, page consultée le 24 janvier 2026.
16 février [1845], dimanche soir, 10 h. ½
Tu ne viendras pas encore ce soir, mon bien-aimé, et ta pauvre gorge,
qu’est-ce qui te la soignera ? J’avais pourtant bien apprêté ton
gargarisme, ton raisin et ton bouillon froid, espérant que tu viendrais
faire usage de tout cela mais, hélas ! je me suis trompée. Je suis
furieuse contre ce stupide et lambin serrurier. Sans lui, il est
probable que je te verrais un peu toutes les nuits ? Aussi demain je me
fâcherai pour tout de bon s’il ne me donne pas ce passe-partout. Mais
tout cela ne fera pas que je te verraia ce soir et que je t’aie vu depuis huit
jours. Cher adoré bien-aimé, voilà un affreux hiver pour moi et je serai
bien contente quand il sera passé. Oh ! alors je serai sans pitié. Il
faudra que tu viennes déjeuner avec moi tous
les jours. En attendant, il faut que je JEÛNE
et voilà ce qui m’humilie et ce qui m’attriste. Je pleure même quand je
pense que peut-être à l’heure où je te parle, tu causesb, tu vis et tu es
charmant avec Mmes Paillard, Lucas, Ourliac et autres Ségalen de même farine. Quand je
pense à cela, j’ai des accès de désespoir inexprimables et je suis
tentée d’aller te chercher au milieu d’elles. Et puis encore, quand je
crois me tromper, quand je pense que tu travailles, que tu marches dans
la neige malgré le froid et le givre, j’ai le cœur plein de remords, de
pitié et d’adoration. Je te demande pardon à genoux. Je voudrais baiser
tes pieds. Je t’aime, je t’aime, je t’aime. Ô oui, mon Victor, je t’aime
de toute mon âme.
J’ai envoyé tout mon monde se coucher. Je
t’écris toute seule auprès de mon feu qui s’éteint. Demain je me
rabibocherai de tous mes gribouillis manqués. Ce soir je ne veux pas
rallumer de feu et je veux me réveiller de bonne heure pour être sûre
que Claire sera prête à sept
heures quand Lanvin viendra la
chercher. Cette chère fillette m’a chargée de tous ses embrassements
pour toi. Je lui ai promis de n’en pas omettre un seul quand je te verrais. Hélas ! quand te
verrai-je ? Voilà la hideuse question que je me fais cent fois par
minute, attendant avec impatience que tu viennes m’apporter la
réponse.
Juliette
a « je te verai ».
b « tu cause ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
