« 14 janvier 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 45-46], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5121, page consultée le 26 janvier 2026.
14 janvier [1845], mardi soir, 6 h. ¼
Je commence par te donner en pensée tous les baisers et toutes les
caresses que je serais si heureuse de te donner, mon cher adoré, en
nature. Pauvre bien-aimé, je pense que tu dois être horriblement
fatigué. J’aurais voulu qu’on te fît porter à l’Institut du linge et de
la flanelle pour te changer. Je crains que tu ne sois refroidi en
sortant de cette lecture, en supposant que tu en sois sorti, car je
pense qu’on aura dû te disputer le terrain pied à pied. Et pourtant,
quel admirable discours1 ! Si j’osais t’exprimer mon
admiration, mon grand Victor, tu verrais que rien n’est perdu et que
pour ne pas savoir te louer dignement, je ne perds pas pour cela une
goutte de ton génie sublime. Il se passe en moi quelque chose d’analogue
à ce que tu éprouves lorsque tu entends une symphonie de Beethovena. Tu l’admires et tu
en jouis sans pouvoir en reproduire une seule note. La même chose
m’arrive à moi chaque fois que je te lis et que je t’écoute, je suis au
ciel, en extase et j’ai l’air d’une bûche stupide qui ne comprend rien
de rien. Hier, par exemple, j’ai été la plus malheureuse des femmes tout
le temps que tu as paru douter du bonheur que j’éprouvais à copier cet
admirable discours. Si ta méprise s’était prolongée, je crois que
j’aurais eu des convulsions de honte et de désespoir. Ce que j’ai
souffert pendant ces quelques minutes, Dieu seul le sait.
Cher
adoré bien-aimé, tu sais si je te désire, si j’ai besoin de te voir.
Cela ne peut pas s’exprimer. Il n’y a que moi qui sacheb combien tu es désiré et
attendu, mais il n’est que trop probable que je ne te verrai pas encore
aujourd’hui. Je serai trop heureuse si tu peux penser à moi une pauvre
petite fois, et si tu me regrettesc, et si tu m’aimes un peu. Je fais tout ce que
je peux pour être raisonnable, c’est-à-dire pour être......... Te voilà,
quel bonheur, mon Dieu. Hélas ! ce n’est que ma hideuse servante qui
rentre et que je ne savais pas sortie. Cette fausse joie me fait sentir
encore plus cruellement que tu n’es pas là et que je ne te verrai
peut-être pas de toute la soirée. Je ne veux pas dire cela parce que
cela me porterait malheur. Je veux, au contraire, te forcer à venir, à
force d’amour, de tendresse, de désir et d’adoration.
Jour, Toto, jour, mon cher petit
o, je vous aime, je vous adore et je ne suis pas aussi bête que vous
le croyez. Et pour peu que vous y regardiez d’un peu près, très près,
encore plus près, vous verrez même que je suis très spirituelle, voime,
voime, c’est vrai. Que je vous voie ne pas le croire aveuglément et vous verrez si je ne vous arrache pas les yeux. En attendant, je vous
baise depuis votre grand front jusqu’à vos chers petits pieds.
Juliette
1 Victor Hugo prépare alors le discours de réception de Saint-Marc Girardin qu’il prononce le jeudi 16 janvier à l’Académie française.
a « Bethoven ».
b « saches ».
c « tu me regrette ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
