« Non datée » [source : BnF, Mss, NAF 16323, f. 11-13], transcr. Jeanne Stranart et Véronique Cantos, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6980, page consultée le 10 mai 2026.
Samedi soir, 8 h. 20 m[inutes]a
Je tâcherai de ne mettre aucune amertume dans ce que je vais vous écrire quoiqu’il
y
en ait beaucoup dans mon cœur. Je tâcherai d’être froide et résignée devant les choses
injustes que vous me faites souffrir depuis un bout de l’année jusqu’à l’autre. Je
désire que les paroles que je vais vous dire soient comprises de vous – parce qu’il
m’importe qu’elles le soient. Je voudrais que vous descendissiez un peu en vous-même
et que vous examiniez sérieusement si vous êtes pour moi ce que vous devriez être
envers une femme honnête, dévouée,
ne reculant devant aucun sacrifice, aucun devoir. Je voudrais que vous me disiez
loyalement si vous trouvez votre conduite envers la femme dont je vous parle, digne
et
généreuse. Quand une fois vous aurez résolu ce point, il s’agira de résoudre si je
suis la femme honnête et dévouée pour laquelle je réclame
l’examen de votre confiance. Pour en venir à ce but, je vous reconnais le droit
d’employerb tous les moyens qui
sont en votre pouvoir, de prier ou de loin par vous ou par toute autre personne ou chose que vous croirez pouvoir vous aider à découvrir la
vérité à mon égard. Ceci une fois fait, je m’en rapporterai encore à vous sur la
manière de fixer ma position avec vous. Mais au nom du ciel, tâchez de savoir qui
je
suis, que je n’aie plus le supplicec
d’être attaquée sans pouvoir me défendre, souillée sans pouvoir me laver, blessée
sans
pouvoir me guérir. Vous savez, mon ami, ce que vous avez dit de Claude Gueux(1)et sur la fatalité qui le poussait à faire une action violente
mais qu’il croyait ne pouvoir pas ne la pas faire. Eh bien, c’est ce qui
m’arrive à moi chaque fois que votre injustice revient me
déchirer le cœur. Il se passe en moi le besoin de faire une action violente
contre laquelle je lutte avec plus ou moins de succès, selon que la crise a été plus
ou moins forte, plus ou moins longue. Voyez-vous, mon pauvre ami, je vous le dis avec
le cœur navré et les yeux remplis de larmes. Je suis une honnête femme, je n’ai même
pas eu besoin de me régénérer à votre amour pour le devenir, j’étais honnête et je
suis demeuréed honnête dans ma vie
de désordre et de malheur. Vous ne me croyez pas. Que voulez-vous que je fasse,
dites ? Je me le demande nuit et jour sans pouvoir trouver une issue à cette position
où je suis vis-à-[vis] de vous. Et je continue de souffrir, et je
regrette amèrement de m’êtree laisséef prendre à cette perspective d’estime et
de considération que je ne devais jamais atteindre.
Enfin mon ami, j’espère que
vous comprendrez ma lettre, si obscure qu’elle soit à cause de la difficulté que j’ai
à m’expliquer par écrit. J’espère que vous ferezg droit à ma réclamation. Je souffre, voyez-vous.
Juliette
(1) Je ne prétends pas faire entendre que je tuerai personne. Ce n’est pas là d’ailleurs l’action de la vie la plus violente qu’on puisse faire.
a « 2 » est ajouté sur la lettre en haut de la cinquième page, qui se compose en deux parties (deux fois quatre pages). Il se peut que Juliette, ou une autre personne, ait annoté la lettre pour indiquer l’ordre de lecture.
b « emploier ».
c « suplice ».
d « demeuré ».
e « mettre ».
f « laissé ».
g « ferai ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
