« 3 février 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 39-40], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4558, page consultée le 24 janvier 2026.
Jeudi 3 février [1848], 10 h. ½ du matin
Bonjour, mon doux adoré bien-aimé, bonjour mon saint, mon grand, mon sublime poète,
bonjour, je baise ton front, tes mains et tes pieds en signe de respect, d’admiration
et d’adoration. Comment vas-tu ce matin ? Est-ce que cette lecture ne t’a pas beaucoup
fatigué1 ? Pour moi il me semble impossible que tu
ne ressentes pas toutes les effroyables douleurs que tu dépeins avec tant de vérité
et
de poignante poésie. Quant à moi j’ai eu toutes les peines du monde à m’endormir et
ce
matin encore j’en ai le cœur tout serré. J’ai beau vouloir penser à autre chose je
ne
peux pas sortir de cette lugubre et terrible cour d’assises. Je vois tout comme si
j’y
étais. Je ressens toutes les atroces tortures de ce pauvre Jean Tréjean2 et je pleure malgré moi sur le sort de ce pauvre martyr. Je
pourrais même dire : de tous ces pauvres martyrs car je ne
connais rien de plus navrant que cette pauvre Fantine et de plus douloureux que ce
pauvre être abruti Champmathieu. Je vis avec tous ces
personnages et je partage leurs douleurs comme s’ils étaient de vrais personnages
en
chair et en os tant tu les as faitsanature. Je ne sais pas comment je te dis cela, mais je sais
que tout ce que j’ai d’intelligence, de cœur et d’âme est pris par ce sublime livre
que tu appelles si justement Les Misères3.
Je
suis sûre que tous ceux qui le liront éprouveront la même chose que moi. Le mérite
littéraire à part et dont je ne peux pas juger. Je t’adore.
Juliette
1 Victor Hugo a lu à Juliette Drouet la veille les chapitres de l’Affaire Champmathieu, livre septième de la première partie des Misérables.
2 En 1861, Victor Hugo substitue le nom de Jean Valjean à celui de Jean Tréjean.
3 Deuxième titre choisi pour le manuscrit des Misérables après celui de Jean Tréjean.
a « tu les as fait ».
« 3 février 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 41-42], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4558, page consultée le 24 janvier 2026.
3 février [1848], jeudi après-midi, 1 h.
Croirais-tu mon Victor que j’ai toujours mon serrement au cœur ? Tu sais que je suis sincère et que je ne me manière pas. Eh bien la commotion douloureuse que j’ai éprouvéea hier en t’écoutant lire ton Jean Tréjean1 ne s’est pas encore passée. Les malheurs de ce pauvre homme sont restés comme un poids sur mon cœur. J’espère que l’air et la marche dissiperont cette espèce d’oppression douloureuse et que je parviendrai à respirer plus librement. En attendant j’ai l’ennui des plombiers qui viennent arranger mon évier et qui seront cause que je ne pourrai peut-être pas aller chez le médecin aujourd’hui à cause de l’heure. Tu sais que je n’ai pas d’autre endroit pour me débarbouiller et pour faire ta tisaneb, aussi je m’impatiente à cœur joie, comme si cela pouvait avancer à quelque chose. Cependant le soleil reluit, l’air est doux, les oiseaux chantent et se poursuivent avec des petits airs d’amour. Mais tout cela ne me distrait pas de ma préoccupationc intérieure et de mon plombier tortue qui n’avance pas et qui est saled et qui tient toute ma cuisine. Voici venir le maître, jeune homme à moustaches et à belles manières qui vient stimuler son hideux [galfat ?]. Nous verrons s’il en ira plus vite. Mon pauvre Toto, tu vois pour le moment que ta vieille Juju enrage mais ce que tu ne peux pas voir même en y regardant de très près, c’est que je t’aime de toute mon âme et que je t’adore de tout mon cœur.
Juliette
1 Premier titre donné aux Misères, futurs Misérables.
a « éprouvé ».
b « tisanne ».
c « préocupation ».
d « sâle ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo est élu à l’Assemblée Constituante ; d’abord effrayée par la Révolution, elle porte secours à des victimes de la répression, et déménage cité Rodier.
- FévrierRévolution de Février : Hugo soutient d’abord la cause d’une régence ; refuse la mairie, et le poste de ministre de l’Instruction Publique proposé par Lamartine.
- 4 juinHugo est élu au scrutin complémentaire à l’Assemblée Constituante.
- 24 juinHugo fait partie des 60 commissaires nommés par la Constituante pour rétablir l’ordre.
- 1er juilletLa famille Hugo quitte la place des Vosges pour la rue de l’Isly.
- 11 septembreDiscours de Hugo pour la liberté de la presse.
- 15 septembreDiscours de Hugo contre la peine de mort.
- 15 octobreLa famille Hugo quitte la rue de l’Isly pour la rue de la Tour d’Auvergne.
- NovembreElle s’installe cité Rodier.
- 27 décembreMort de sa nièce Marie-Louise Koch.
