« 7 juin 1847 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1847/34], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12480, page consultée le 11 août 2026.
7 juin [1847], lundi matin, 7 h. ½
Bonjour, mon Victor adoré. Tu ne m’as pas tenu ta promesse. Peut-être ne l’as-tu pas
pu. D’empêchement en empêchement c’est à grand peine si je te vois quelques minutes
par mois.
Malheureusement, la vie n’attend pas le bonheur et il est plus que probable que je
m’en irai de ce monde sans avoir eu mon contingent de plaisir et d’amour. Cher petit
homme, je suis en
proie à des idées tristes ce matin, et cela ne peut guère être autrement, à moins
de ne pas t’aimer, mais ce n’est pas une raison cependant pour que je te tourmente
et que je
t’ennuie.
Comment vas-tu, mon Victor ? Je voudrais savoir si tu as Chambre aujourd’hui pour
tâcher de t’aller chercher. Autrement, je me livrerais à corps perdu à mes ouvriers1 car tout est encore à faire puisque rien n’est fini. Cette remarque judicieuse qu’aurait
faitea M de La Palisse2 n’est pas aussi naïve qu’elle en a l’air au premier aspect. J’ai rendez-vous aujourd’hui avec le
menuisier et le peintre et il est plus que probable que pas un ne sera exact, ce qui
ne m’humilie pas autrement, mais ce qui M’EMBÊTERA beaucoup. Rien ne m’est plus désagréable
que de
n’être pas chez moi et à moi, c’est-à-dire à TOI entièrement. Et pourtant, pour l’usage
que tu en fais, cela ne vaut pas beaucoup la peine de le regretter. C’est égal, je
voudrais être
débarrassée d’eux et n’avoir plus qu’à penser à toi et à t’aimer.
Juliette
1 « Il y a des maçons qui travaillent au rez-de-chaussée du no 12 de la rue Sainte-Anastase. » (Victor Hugo, Journal de ce que j’apprends chaque jour, 5 juin 1847.)
2 Jacques II de Chabanne, dit Jacques de La Palice ou de La Palisse (1470-1525), gentilhomme et valeureux officier français. Or, depuis le XVIIIe siècle, son nom est associé au terme péjoratif de « lapalissade » (évidence ou banalité), à la suite de l’interprétation erronée d’un quatrain écrit en son honneur par ses soldats. L’homme de lettres dijonnais Bernard de La Monnoye notamment, a causé grand tort à sa réputation en le présentant comme un homme simplet et burlesque.
a « fait ».
« 7 juin 1847 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1847/35], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12480, page consultée le 11 août 2026.
7 juin [1847], lundi après-midi, 2 h.
Est-ce que tu ne sens pas le besoin de me rabibocher un peu, mon Toto ? Est-ce que
tu n’auras pas la générosité de me donner une culotte d’été ? Quant à moi, j’en suis réduite à ma plus simple expression et je n’ai plus rien
à me mettre sous la dent et ailleurs. Très
sérieusement, mon amour bien-aimé, je sens le besoin d’un peu de bonheur et d’amour.
Si tu peux m’en donner, tu me rendras un très grand SERVICE.
Jour Toto, jour mon cher petit o. J’ai été bien généreuse moi, il faut bien m’en récompenser.
[Dessina]
Juju donnant une tasse du Japon à son Toto. Rien que le dessin vaudrait son pesant d’or, eh bien, je vous le donne par-dessus le
marché.
Avec tout cela, je n’ai pas un endroit où m’abriter. Je suis relancée de pièce en
pièce par un tas de goistapioux tous plus sales et plus
hideux les uns que les autres. Même dans ce moment-ci, je désire que tu ne viennes pas à cause de tes pauvres beaux yeux adorés1. Je n’en dirai pas autant tout à l’heure.
Juliette
1 Voir l’article de Jean-Marc Hovasse « La vue de Victor Hugo » dans L’Œil de Victor Hugo, actes du colloque 19-21 septembre 2002, Musée d’Orsay/Université Paris 7, Éditions des Cendres/Musée d’Orsay, 2004, p. 3-19. Hugo souffre régulièrement de crises ophtalmiques.
a Dessin représentant la scène
décrite par Juliette :

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
