« 12 octobre 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 335-336], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1674, page consultée le 11 août 2026.
Jersey, 12 octobre 1854, jeudi après midi, 4 h. ½
Me voici revenue, mon pauvre bien aiméa, mais aussi peu contente que lorsque je suis partie car je sens
que tu es fâché toi-même et par ma faute. Aussi, tant que nous n’aurons pas fait la
paix, je serai triste et malheureuse. En attendant, je te gribouille mes très humbles
regrets avec l’espoir que tu les liras avec ton indulgence habituelle.
Je viens
de rencontrer Charles et Allix1,
le masculin, bras dessus, bras dessous dans la plus grande intimité et se tutoyant
comme des êtres qui auraient gardé des sénateurs ensemble. Tout cela est bien
fraternel et bien familialb, même
pour des républicains qui en font leur état. Après cela toutes ces choses perdent
beaucoup de leur signification dans la bouche du jeune Charles et le premier
engouement passé il ne reste rien de toutes ces passions à feu et à sang heureusement
pour lui et pour toi. Je ne sais pas pourquoi je m’occupe aussi longtemps des affaires
particulières de ce beau Don Charles. Je ferais bien mieux de veiller aux miennes
et
de tâcher de ne pas te faire fuir de chez moi quand je voudrais au contraire t’y
retenir au prix de mon sang. Malheureusement je perds de jour en jour ce secret-là
et
bientôt je l’aurai oublié tout à fait. À force de t’aimer trop je ne sais plus me
faire aimer assez ; de là mon impatience, mon irascibilité de caractère et mon
chagrin. heureusement je touche à ma fin et bientôt il ne sera plus question de moi
qu’en de profundisc. Mais jusque là pourtant je
veux tâcher de ne t’être pas trop à charge et pour commencer je ris à pierre fendre.
Il est vrai que la nuit approche et que tu ne viens pas, toute chose qui… Justement
te
voilà, pardon ! Je ris tout à fait, quel bonheur…
Juliette
1 Les frères Émile Allix et Jules Allix sont amis de Hugo.
a « aimée ».
b « famillial ».
c « déprofondis ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.
- JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
- 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
- 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
- 10 févrierExécution de Tapner.
- 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
- 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
- Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
- Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.
