« 14 mars 1860 » [source : BnF, Mss, NAF 16381, f. 50], transcr. Claire Villanueva, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11913, page consultée le 01 mai 2026.
Guernesey, 14 mars 1860, mercredi matin, 8 h.
Bonjour, mon ineffable bien-aimé, bonjour, que Dieu te bénisse dans tes affections
et
dans ta gloire autant que tu es aimé et vénéré par moi, et tu n’auras rien à désirer
en ce monde.
Comment vas-tu ce matin, mon bien-aimé ? Ta partie de billard
a-t-elle mené à bonne fin ta digestion laborieuse ? As-tu bien dormi toute la nuit ?
j’ai besoin de te savoir en bonne santé, gai et heureux pour l’être moi-même. C’est
donc sur toi que je compte aujourd’hui pour me faire oublier ma mauvaise nuit et me
redonner un petit FION1 de jeunesse et de joyeuseté dont
je suis un peu dépourvuea pour le
moment. Cependant, j’ai eu la visite de Marquand hier au soir, mais cela ne suffit pas pour me rendre folâtre et
pour me faire l’illusion d’un immense bonheur. Il venait te demander si tu
consentirais à ce qu’il publiât la lettre de ce brave nègre de Port-au-Prince dans
sa
brochure, du moins toutes les parties de la lettre qui pourraient être publiées en
France2. Il pensait te
trouver chez moi comme d’habitude mais il reviendra te voir pour te faire lui-même
sa
demande. Cela me fait penser que je dois une visite à Mme Marquand. J’attendrai un jour
plus beau que celui-ci pour la bien faire. Jusque-là, mon cher bien-aimé, je t’aime
dans mon petit coin sans craindre les variations atmosphériques de la saison, je
t’adore dans mon cœur en tout temps et en tout lieu.
Juliette
1 « Donner le fion » (terme familier) : donner la dernière main, donner de l’aide.
2 Victor Hugo est en contact épistolaire avec M. Heurtelou, rédacteur en chef du journal Le Progrès de Port-au-Prince (Haïti). Hugo avait défendu John Brown, militant américain blanc anti-esclavagiste, condamné à mort, en demandant sa grâce. Le Progrès publiera une lettre que Hugo écrit le 31 mars à M. Heurtelou en réponse aux remerciements que celui-ci lui avait adressés pour sa prise de position en faveur de John Brown. En voici le début : « Vous êtes, monsieur, un noble échantillon de cette humanité noire si longtemps opprimée et méconnue. D’un bout à l’autre de la terre, la même flamme est dans l’homme ; et les noirs comme vous le prouvent. […] J’aime votre pays, votre race, votre liberté, votre révolution. Votre île magnifique et douce plaît à cette heure aux âmes libres ; elles viennent de donner un grand exemple ; elle a brisé le despotisme. Elle nous aidera à briser l’esclavage. » (Actes et paroles, Politique, Laffont, « Bouquins », p. 525).
a « dépourvu ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo se replonge dans son manuscrit des Misérables. Juliette attend impatiemment qu’il lui donne à copier.
- 12 juinElle part à Jersey, où Hugo la rejoint le surlendemain, pour un meeting de soutien à Garibaldi.
- 19 juinRetour à Guernesey.
- 30 décembreHugo se remet aux Misérables.
