« 5 mars 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 53-54], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2010, page consultée le 25 janvier 2026.
5 mars [1847], vendredi matin, 9 h. ¾
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour, comment vas-tu ce matin ? Tu
m’as quittée cette nuit sur un bon accès de rire. Vilain sale, vous étiez dans votre
élément, là, aussi vous vous en êtes donné à cœur joie et moi aussi parce que je ne
sais pas résister à votre vilaine influence. Voime,
voime, c’est du propre, je m’en fiche.
Est-ce qu’il n’y aura pas moyen
de t’aller chercher quelque part aujourd’hui ? Ce sera bien ennuyeuxa, surtout si tu ne viens pas de bonne
heure. Je m’habituerais très bien et trop bien à aller
au-devant de vous tous les jours, même sans le célèbre Léopold et sans son
équipage1.
Allons, voilà les
fumistes2. Quel fou rire je vais avoir, et penser que cela ne servira de
rien. Depuis bien longtemps ce brave charabia dit qu’il faudrait refaire à neuf toute
la languette de la cheminée, que tous les raccommodagesb du monde ne sont bons à rien. C’est consolant à savoir
quand on a affaire à une vieille avare comme cette propriétaire de chien que j’ai.
Si
j’avais pu savoir ce qu’elle était et les inconvénients de son logis, je n’y serais
certesc pas venue3. Il va
falloir encore aller au [bois ?] demain. Sans compter qu’il ne peut
rien pousser dans le jardin4 et mille autres ennuis que je n’énumère pas mais qui me feraient
reculer si c’était à refaire. J’y suis, j’y reste, il le faut et je m’y résigne, mais
ce n’est pas sans regretter bien des fois dans la journée la pauvre petite maison
du
n° 14 où tu m’aimais tant et où j’étais si heureuse5. Cela
n’est pas défendu, n’est-ce pas, pas plus que de t’aimer et de te baiser de toute
mon
âme.
Juliette
1 Allusion à élucider, peut-être au neveu de Hugo, prénommé Léopold comme son grand-père ?
2 Il s’agit de « deux espèces de Lanvin alsacien et auvergnat, (…) ces deux espèces de charabia qui ont trois boutons à eux deux et le quart d’un paletot de guenille » (lettre du 1er décembre 1846), comme Juliette Drouet les appelle, des ouvriers qui interviennent régulièrement chez elle pour des réparations.
3 Dans sa lettre du 8 janvier 1846, Juliette se plaint déjà de la fumée qui emplit son logis à cause de « crevasses dans les murs ».
4 Le logement de Juliette au 12 de la rue Sainte-Anastase, qu’elle occupe depuis le 10 février 1845, dispose d’ « un petit jardin à fleurs et à fruits » (lettre de Juliette Drouet à Victor Hugo, 14 août 1844).
5 Juliette a déménagé, le 10 février 1845, du 14 au 12 de la rue Sainte-Anastase.
a « ennuieux ».
b « racommodages ».
c « certe ».
« 5 mars 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 55-56], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2010, page consultée le 25 janvier 2026.
5 mars [1847], vendredi soir, 7 h.
Quelle journée, mon Victor adoré, j’en ai la gorge toute déchirée par
cette odieuse poussière âcre de suie. J’en ai le cœur tout triste de ne t’avoir
presque pas vu malgré que tu étais là dans ma chambre. Cependant j’avais fait force
de
bras, de courage, de torchon et d’époussetoir pour être prête quand tu viendrais mais
tous mes efforts n’ont aboutia qu’à
me donner encore plus de regret si c’est possible. Du reste, voilà pourquoi je faisais
vie qui dure1 avec la fumée, c’était parce que je
prévoyais tous les ennuis et tout le dérangement que cela ferait chez moi. Enfin c’est
fini, au moins pour quelque temps car il paraît certain qu’il faudrait faire faire
la
chose à neuf pour qu’elle ne fumât plus et qu’elle durât
longtemps.
Je me coucherai tout à l’heure parce que je me suis un peu fatiguée.
Demain matin je prendrai un bain et puis il n’y paraîtra plus j’espère.
Cher
adoré, mon bien-aimé, mon Victor, mon âme, ma joie, ma vie, mon tout, je te baise
en
pensée et en désir et je t’attends de toutes mes forces. Je t’adore.
Juliette
1 Ménager son corps, sa santé, ses ressources pour les faire durer le plus longtemps possible.
a « aboutit ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
